Troisième lettre d’Israël : Interview avec Arnon Goldfinger, 2e partie

Troisième lettre d’Israël : Interview avec Arnon Goldfinger, réalisateur du film Hadira (The Flat), 2011, 2e partie.

Photo: Ruth Diskin Films

 

 

 

RÉSUMÉ : The Komediant (2000), premier film d’Arnon Goldfinger (prix du meilleur documentaire de l’Académie israélienne), avait enthousiasmé le public israëlien par sa manière de faire revivre l’histoire de la famille Burstein et celle du théâtre yiddish en Amérique du Nord en utilisant de rares images filmées encore disponibles du théâtre yiddish des années 1930. Il y a un an, le réalisateur présentait son deuxième documentaire, Hadira (The Flat) dans le cadre du Festival du film de Jérusalem pour lequel il a obtenu le prix du meilleur documentaire. Hadira (The Flat) a été présenté récemment au Festival Tribeca de New York en avril où il a remporté un autre prix. Il sera bientôt présenté au Canada à Toronto et à Winnipeg en mai 2012.

Certaines scènes de votre film sont intenses. C’est le cas de la scène où, au début du film, votre mère liquide les biens dans l’appartement de vos grands-parents ; c’est le cas également d’une scène ultérieure, lorsque vous montrez à la fille des Von Mildenstein le document officiel révélant que son père était un nazi. Avec un sujet si sensible, comment avez-vous pu être si détaché et patient, particulièrement lorsque les gens affichaient une attitude de déni ?

Vous savez, je suis un yekke (juif allemand), et cela implique une certaine attitude, y compris dans des contextes difficiles. Dès le départ, j’ai décidé d’évacuer toute forme de jugement. Mon film est un vrai travail et il exigeait une certaine réserve. J’ai décidé de laisser les choses émerger d’elles-mêmes, en me disant : peut-être qu’en procédant ainsi, certaines vérités apparaîtraient. C’est ce qui s’est produit. Mais il faut préciser que ce film s’est construit petit à petit ; par exemple, l’idée d’aller rencontrer la fille des Von Mildenstein s’est présentée durant le tournage ; ce n’était pas décidé à l’avance. Comme on le voit dans le film, j’ai été étonné de la rejoindre aussi facilement, et encore plus surpris qu’elle se souvienne de notre famille. Soudain, tant de choses que je croyais lointaines se sont révélées très proches ; jusque-là, elles avaient été tapies dans l’ombre.

La scène dont vous parlez a fait réagir les journalistes en Israël. C’est le seul aspect du film qu’on m’a reproché. On m’a dit à plusieurs reprises : Pourquoi avoir confronté cette vieille dame en lui montrant ce document ? J’ai été surpris : de la part de journalistes allemands, j’aurais compris, mais de la part de journalistes israéliens, c’était un peu bizarre.

En même temps, il me semble que vous ne pouviez pas éviter de lui montrer ce document. J’ai l’impression que ces journalistes israéliens se sont identifiés à elle, au sens où ils ne veulent plus entendre parler de la guerre et du passé. C’est assez paradoxal.

En effet, je ne pouvais éviter de lui montrer le document : cela faisait partie du processus, c’était une exigence du film. Votre explication au sujet de l’attitude des journalistes israéliens me semble logique. À quoi bon confronter les gens à ce qui est arrivé à leurs parents durant la Seconde Guerre ? C’est une attitude répandue en Israël. Vous savez, mon film sera présenté au Festival de Munich, et j’ai la forte impression que les journalistes allemands ne me feront pas ce reproche.

Votre film a reçu un accueil très positif de la critique en Israël en 2011 ; depuis, il été sélectionné pour le Tribeca Film Festival de New York et il sera présenté au Canada en mai. Quelle est votre réaction face à ce succès ?

Il faut préciser que le film est une co-production entre Israël et l’Allemagne. Ce qui est particulier, c’est que seulement deux jours se sont écoulés entre la fin du montage et sa présentation au Festival du film de Jérusalem, Habituellement, il y a une période de prévisionnage, mais dans ce cas le temps a manqué. Pendant ces deux jours, lorsque j’ai réalisé que  cette ou notre histoire de familiale allait être exposée aux yeux de tous, j’ai eu un mouvement de recul. J’aurais voulu reprendre le film, ne pas le lancer, mais c’était trop tard, bien entendu. Et puis, j’ai été étonné d’apprendre qu’avant la première visualisation, toutes les places avaient été vendues pour les deux soirs de présentation. Cinq jours après avoir terminé le film, j’ai appris qu’il était récipiendaire du prix du meilleur documentaire au Festival du film de Jérusalem. Depuis, Hadira est devenu le troisième film le plus visualisé en Israël en 2011, après Footnote et Good morning, Mr. Fiddleman.

Votre film a-t-il introduit certains changements dans vos relations avec votre mère et les membres de votre famille ?

Au début, pendant les années de tournage (période où je travaillais parfois une soixantaine d’heures par semaine), ma famille savait que je tournais un film à propos de l’appartement de mes grands-parents, personne ne posait de questions. Lorsqu’il a été terminé, nous avons organisé une séance de prévisionnage en famille. À la fin de la soirée, mes proches m’ont dit que c’était « un très bon film », et ils sont repartis. Le lendemain, ils ont commencé à réagir : dès 8 heures, mon téléphone a sonné toute la journée. Par la suite, ils m’ont beaucoup appuyé. Cela m’a soulagé. Et ma mère m’a dit : « Now I understand that this movie was also important for me ».

© Chantal Ringuet 2012

Photo: P. Anctil


Docteure en études littéraires et traductrice, Chantal Ringuet détient un postdoctorat en études juives canadiennes de l’Université d’Ottawa (2007-2008). Elle a publié un essai intitulé À la découverte du Montréal yiddish (Fides, 2011) et un recueil de poèmes, Le sang des ruines (Écrits des hautes terres, 2010), qui a remporté le prix littéraire Jacques-Poirier 2009. À l’occasion d’un séjour de quelques mois à Jérusalem, elle écrit pour Salon littéraire .II. quelques «Lettres d’Israël» abordant l’actualité littéraire et culturelle de ce pays.

 

 

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