Trois « bravos » à l’OSM, par Anica Lazin

 

 

Après avoir assisté au deuxième concert de la série Musique & Littérature, donné par les musiciens de l’OSM dans le cadre de « Musique de Chambre », j’ai trois « bravos » à adresser aux organisateurs, concepteurs et interprètes.

Le premier « bravo » est réservé aux concepteurs de cette magnifique idée de lier la musique et la littérature, dont les chemins se chevauchent et s’enchevêtrent depuis des siècles. En s’inspirant mutuellement, ces deux formes d’expression artistique sont la transposition d’une idée ou d’une image en mots ou en sons. 

Comme les lettres entrelacées d’un monogramme, la musique est le mouvement d’un mot, d’une phrase, d’une pensée, et, comme le thème d’une fugue ou d’une symphonie, les histoires et le vécu sont les coups d’archet et le souffle de la flûte. En effet, la musique est toujours présente dans l’écrit littéraire et la littérature dans l’œuvre musicale.  

En outre, le quatuor de Jana?ek choisi pour ce programme est une œuvre qui s’inspire d’une source non-musicale, soit la nouvelle « Sonate à Kreutzer », écrite par Tolstoï en 1889. Cette dernière ne sert pas de programme dramatique à Jana?ek, mais plutôt de point de départ pour décrire l’état émotionnel et psychologique d’une femme déchirée entre l’amour et le devoir. 

Les quatre membres du quatuor ont joué cette œuvre complexe avec justesse et professionnalisme. Leur expressivité était solide et correcte, mais sans la largeur et l’angoisse slaves, si typiques de la musique provenant des maîtres de l’Est. Sans aucun doute, l’assurance et la musicalité de Brigitte Rolland ont contribué à l’unité de la petite équipe choisie par l’OSM.

Le concertino de Stravinski a été joué avec plus de rigueur et plus d’équilibre entre les musiciens. La collaboration entre les musiciens fut plus intense, et leur écoute mutuelle meilleure. Éléments indispensables pour l’exécution de musique de chambre. 

Le deuxième « bravo », je le dédie à l’excellente Maneli Pirzadeh. Énergique, elle a su nous transmettre la force émotionnelle, la colère et l’insupportable tristesse, dans laquelle le compositeur Bed?ich Smetana était plongé durant la création de ce trio, ayant récemment perdu sa deuxième fille, victime de la scarlatine.

Maneli Pirzadeh est une musicienne d’une belle sensibilité et d’une expression raffinée, soit les qualités requises pour jouer de la musique de chambre. Elle sait mener, mais aussi se retirer au moment exigé par la musique, afin de céder la place aux autres musiciens. Brigitte Rolland et Sylvain Murray se sont laissés emporter et guider par la pianiste. Ce trio romantique émouvant a été pour moi le point culminant de la soirée. 

Le concert du 13 mars fut aussi l’opportunité de découvrir la nouvelle salle de l’OSM. Sachant que c’est une salle de concert, je m’étais alors demandé comment les organisateurs pourraient créer l’intimité d’un salon pour le public,  laquelle est si essentielle pour pouvoir s’immerger dans le rayon illuminé d’un hiatus musical.  

Je fus agréablement surprise de me retrouver assise sur la scène, face au piano, quatre lutrins et quatre chaises tournés vers l’assistance, et une vaste et belle salle vide, à peine éclairée par quelques faisceaux lumineux tamisés. Ce vide devant nous était la caisse de résonance de l’instrument dont nous étions devenus un élément. C’est là où le regard des 450 à 500 spectateurs qui entouraient les musiciens et le lecteur, pouvait se perdre et voler au gré de la musique.

C’est à ce concept et à sa réalisation, pourtant si simple et si original, que j’offre mon troisième « bravo » de la soirée.

Ma seule petite déception fut le choix des textes de Milan Kundera, l’un des plus grands écrivains vivants, français d’origine tchèque. La musique est ce fil d’or qui se faufile dans toutes ses œuvres, depuis « Risibles amours » en 1968, ces variations littéraires sur le thème de Don Juan, jusqu’à « Une rencontre » en 2009. Elle est la limpidité et l’ouverture de son écriture, son sarcasme et sa critique, sa plus grande plainte et sa plus grande joie. 

J’aurais préféré que l’interprétation de la musique sur la scène, et la lecture des extraits par le comédien Guy Nadon, fusionnent de façon plus réfléchie et sensible.  

 

Programme :

Leoš Jana?ek : Quatuor à cordes no 1, « Sonate à Kreutzer »

Igor Stravinski : Concertino pour quatuor à cordes

Bed?ich Smetana : Trio avec piano en sol mineur

Les extraits des deux œuvres de Milan Kundera :

Les Testaments trahis, Gallimard, 1993 

Une rencontre, Gallimard, 2009 

 

Guy Nadon, lecteur

Brigitte Rolland, violon

Katherine Palyga, violon

Lambert Chen, alto

Sylvain Murray, violoncelle

Maneli Pirzadeh, piano

 

Conseillers littéraires : Isabelle Gabolde et Stéphane Lépine

 

© Anica Lazin 2012

Anica Lazin, écrivaine et musicienne d’origine serbe, auteure du roman Tisza, (Éditions Trois Pistoles, 2010), membre de l’UNEQ, et professeure à l’UTA de l’UQTR.

 

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