Train no 1, "Last call!" par Manuel Nicolaon

Le jour s’était levé depuis peu sur le Canadien qui roulait sans hâte vers le Nord à travers des forêts ontariennes recouvertes de rosée. Derrière les larges fenêtres aux stores baissés, les voyageurs matinaux s’animaient doucement, défroissant péniblement leur corps engourdi ou rompu par une longue nuit de lutte avec Morphée.

Afin de jouir pleinement d’un voyage qu’il ne referait peut-être jamais, Michel s’était offert le luxe de prendre une cabine de catégorie supérieure dans l’une des voitures dites Manoir. Son domaine, dont le plus grand côté s’étendait sur 2,20 mètres, se composait de deux couchettes métalliques superposées, d’un espace de rangement pouvant accueillir au plus un costume de taille Small, une paire de mocassins pour femmes et un attaché-case peu ventru, d’une toilette privée judicieusement cachée derrière une porte trop basse et trop étroite pour un quidam pressé ainsi que d’un lavabo encastré et surmonté d’un miroir à trois faces dans lequel se reflétait, la nuit, la lumière tamisée indiquant la sortie. Enfin, un petit ventilateur accroché dans un coin telle une toile d’araignée apportait à la cabine déjà climatisée une fraîcheur supplémentaire certainement appréciée lors des chaudes journées d’été.

Dans la pénombre de sa cabine, Michel était étendu sur la couchette inférieure, enroulé dans des draps blancs comme un cadavre dans un tapis. Les yeux grands ouverts et le sourire aux lèvres, il dormait cependant à poings fermés, respirant d’un souffle lent et régulier seulement entrecoupé par de profonds soupirs. « Last call! » hurla soudain la voix nasillarde d’une femme qui passa à vive allure dans le couloir. Le dernier service du petit déjeuner venait d’être annoncé, tonitruant et salvateur pour les lève-tard et pour les voyageurs brisés par leur première nuit de roulis et de tangage, qui avaient enfin trouvé le sommeil deux ou trois heures plus tôt. À l’appel de l’hôtesse répondit un cri de douleur. Tout en pestant contre l’indélicate coupable d’avoir écourté quelque rêve plaisant, Michel s’extirpa laborieusement de sa prison de tissu et frotta sa tête meurtrie par le sommier de métal de la couchette supérieure contre lequel, en se redressant instinctivement, il s’était heurté violemment. À croupetons, il s’avança vers la fenêtre et releva le store sur lequel la nature projetait son spectacle d’ombres chinoises. Avec la joie d’un enfant, il écrasa son nez contre la vitre froide, regardant, à travers la buée formée par sa respiration, les arbres qui se succédaient sans fin. Il resta ainsi une minute entière, peut-être plus, sans bouger, dans une sorte d’état extatique, à scruter l’épaisse forêt boréale dans l’espoir sans doute d’apercevoir un orignal, un ours ou même un chevreuil. En vain. À la place, ses yeux rencontrèrent un soleil jailli d’une trouée et aussitôt disparu, qui l’aveugla quelques secondes et le tira par la même occasion de sa rêverie ferroviaire. Derrière lui, des allées et venues dans le corridor lui rappelèrent qu’il n’avait pratiquement rien mangé depuis la veille. Peu enclin à jeûner plusieurs heures en attendant le service de midi, Michel remit prestement ses vêtements de la veille et se précipita hors de sa cabine afin de rejoindre au plus vite la voiture-restaurant. Il remonta le train au pas de course, découvrant au passage les couchettes superposées des autres voitures-lits, dont la plupart n’étaient isolées du couloir que par d’épais rideaux de tissu brun, croisant également quelques spécimens de voyageurs, certains jeunes d’autres moins, l’un grattant une guitare, un autre jouant sur une tablette électronique; qui portant une casquette, qui un chapeau de feutre, la majorité tête nue. Autant de compagnons de rail qu’il aurait sans aucun doute l’occasion de revoir bientôt. Poursuivant sa marche forcée, il passa un troisième soufflet et se retrouva enfin devant la porte poussiéreuse de la voiture-restaurant. Une puissante et réconfortante odeur de café frais lui fouetta vigoureusement les narines à l’instant où il en franchit le seuil. Une hôtesse à l’accent français du Sud-Ouest le conduisit jusqu’à une table près des cuisines où il dut se joindre à un jeune couple qu’il supposa hispanophone et à Marilyn, une volubile Anglaise de 75 ans vêtue d’un tailleur bleu délicieusement suranné. Un premier serveur en livrée offrit du café à la tablée, un second apporta du thé tandis qu’un troisième prit en note la commande de Michel : pancakes à l’érable et œufs au bacon. « Sunny side up, please! »

Malgré l’heure déjà avancée de la matinée, la salle du restaurant était comble et bruissait d’un enchevêtrement de discussions multilingues. Dans l’allée, le personnel virevoltait avec une aisance qui forçait l’admiration, tantôt esquivant les convives repus retournant nonchalamment vers leurs cabines, tantôt jouant les équilibristes lorsqu’ils se croisaient, certains, les bras chargés d’assiettes fumantes élégamment décorées de petits fruits, et les autres de vaisselle sale. Pour les employés et le chef cuisinier, le temps pressait. À peine le dernier petit déjeuner serait-il servi que les cuisines s’affaireraient alors aux préparatifs des trois menus gastronomiques du repas de midi. Derrière l’élégant ballet des serveurs se cachait ainsi une course effrénée contre la montre relevant de la gageure, dont la seule fin était de remplir, on time, les ventres de la centaine de voyageurs en pension complète.

Assis près de la fenêtre, face à face, le jeune couple contemplait le spectacle apaisant des lacs et des forêts qui défilaient sous leurs yeux. Quelques coups d’œil furtifs jetés vers les deux tourtereaux laissèrent Michel avec la vague impression que ces derniers semblaient éviter à dessein tout échange avec leurs voisins de table. La chose l’amusa en imaginant qu’il aurait probablement fait de même en pareille circonstance. Face à lui, Marilyn était en revanche autrement plus sociable. Où allait-il? D’où venait-il? Était-il seul? Pourquoi faisait-il un si long voyage? Habituellement peu bavard et jaloux de sa vie privée, Michel répondit sans détour à l’interrogatoire aussi cordial qu’inattendu de Marilyn. Son aplomb, sa bonne humeur et son esprit vif lui paraissaient tout à fait irrésistibles. Puis, à son tour, elle se présenta, se lançant alors dans le récit d’une vie rocambolesque. Elle raconta tout d’abord son enfance à Leicester, comment, durant la guerre, un obus tombé sur la maison familiale l’amena à quitter son Angleterre natale pour partir vivre chez une grand-tante, à Toronto. Avec force détails savoureux, elle révéla ensuite à Michel la cérémonie de son deuxième mariage à Las Vegas, avec un Américain de dix ans son cadet, puis en vint au but de son voyage à Edmonton où l’attendait le dernier né de sa troisième fille Margaret. C’est à ce moment-là que le jeune couple quitta la table en bredouillant un « Have a good day » dans un sourire forcé qui dissimulait mal leur exaspération. Constatant que la salle était alors presque vide et les tables dressées pour le service du déjeuner, Marilyn profita de ce départ pour prendre également congé de son interlocuteur et l’inviter, s’il le souhaitait, à poursuivre cette discussion un peu plus tard. Sur ce, ils se saluèrent et quittèrent, chacun de leur côté, la voiture-restaurant en même temps que les trois derniers passagers.

De retour dans sa cabine, Michel constata ahuri la disparition des couchettes, remplacées par deux larges fauteuils en similicuir marron. Dans cet espace propre, calme et rangé où les membres pouvaient de surcroît se déployer sans risque, la lumière naturelle qui entrait par la fenêtre dégagée de tout obstacle créait une intimité et une atmosphère propices à la contemplation autant qu’à une délicieuse oisiveté et à la mollesse. Dans un coin, les effets personnels de Michel laissés dans un joyeux chaos lors de sa sortie précipitée avaient été soigneusement regroupés afin de faciliter le nettoyage et la nouvelle configuration de sa cabine. Après une rapide toilette, il s’installa confortablement dans l’un des fauteuils qu’il tourna face à la fenêtre, regarda pendant quelques minutes le défilé ininterrompu des arbres puis, las de ce spectacle monotone, se plongea dans la lecture de la Maldonne des Sleepings qu’il sortit de son sac, bercé par le bruit régulier des roues sautant sur des rails disjoints.

Le Canadien ralentit avant de s’immobiliser dans un léger coup de frein qui tira Michel de sa somnolence. Pour la première fois depuis son départ de Toronto, il voyait le train s’arrêter dans une gare. Sur le quai désert, un panneau indiquait bien le nom d’une ville, « Foleyet », mais les rares maisons encadrant la rue principale tout aussi déserte avaient de quoi laisser perplexe quant à la raison d’être d’un arrêt dans cette bourgade perdue au milieu de nulle part, qui ne figurait ni dans les guides ni sur les cartes de la compagnie de chemin de fer et où personne ne descendit ni ne monta. Sans bruit, le train se remit alors lentement en mouvement et pénétra de nouveau au cœur de la forêt boréale. Alors qu’il venait de se replonger dans sa lecture de Benacquista, Michel perçut à travers la mince cloison de sa cabine les rires étouffés de ses voisins dont la discussion, quoiqu’inaudible, lui paraissait aussi intempestive que désagréable. Il ne fallut cependant pas attendre bien longtemps avant que les murmures se muassent en soupirs de plus en plus explicites, et que le train se mît à tanguer plus fort. Devant l’incongruité de l’événement, Michel fut d’abord amusé. Comment pouvait-il ne pas l’être quand l’un des plus grands clichés de la littérature ferroviaire se déroulait juste là, à quelques pas de lui, derrière cette cloison qui trépidait sous ses yeux. Le temps passait, interminable, et la surprise puis le comique de la situation avaient fait place à un sentiment de malaise qui força Michel à sortir chercher ailleurs une ambiance plus légère.

Dans la rotonde de la voiture Parc, qui était aussi la dernière du train, deux hommes et une femme profitaient du salon et d’un doux soleil de midi qui entrait à profusion par les grandes fenêtres panoramiques. Dans un costume beige déboutonné et ouvert sur une chemise jaune pâle, le premier homme, la quarantaine légèrement bedonnante, était assis au plus près des escaliers conduisant à l’étage supérieur de la voiture et parcourait, l’air désabusé, un Business Week, une tasse de café posée sur une tablette devant lui. Malgré une calvitie bien marquée, ses cheveux exagérément gominés attiraient inévitablement l’attention, presque autant que la grosse toquante qu’il exhibait à son poignet droit. Pour Michel, il ne faisait aucun doute que ce passager était un chasseur de première, et que la jeune femme qui lui tournait le dos, debout près de la porte donnant sur la voie et comme absorbée par le spectacle des rails fuyant dans le lointain, était probablement sa proie. Le deuxième homme semblait avoir dans la soixantaine. Il portait une veste écossaise bleue et verte, un pantalon de velours marron et des lunettes à double foyer qui avaient dû descendre sur le bout de son nez à mesure que sa tête s’était inclinée dans son sommeil. L’attention de Michel fut soudain détournée vers le bruit des pas qui descendirent l’abrupt escalier en claquant du talon chacune des marches de métal. Dans une robe bleue à fleurs, le visage ravi, et satisfaite de son effet, Marilyn sourit à Michel puis l’invita à monter sans attendre dans la section panoramique afin de prendre sa place. « Pour avoir une place là-haut, il faut se lever de bonne heure », lança à haute voix l’Anglaise de manière à être entendue de tous. « À croire que certains y passent la nuit! » Intriguée par la façon insistante avec laquelle la jeune femme près de la porte du train déshabillait Michel du regard depuis un moment, Marilyn interrogea ce dernier avec un sourire malicieux en pointant tour à tour la jeune femme et son interlocuteur. « Vous êtes ensemble? » Incrédule, Michel se retourna et resta interdit lorsqu’il reconnut le visage rayonnant d’Isabelle. « Enfin, te voilà! », lança-t-elle sans ciller en plongeant ses beaux yeux verts dans ceux écarquillés d’un Michel bouche bée.

© Manuel Nicolaon, 2014


[Photos: Ana Isabel Otero]

Manuel Nicolaon est rédacteur, correcteur et réviseur. Formé en études littéraires, en édition et en scénarisation, il a notamment collaboré au Groupe de recherche multidisciplinaire de Montréal sur les livres anciens (UQAM) et publié des notices bibliographiques et des articles sur la littérature hagiographique et de voyage (PUQ). Il est aussi l’auteur d’une édition critique de laVie de saint Thibaut de Provins (Brepols). 

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