L’envers du monde: lettre à Geneviève Brisac
Famie Demeule
27 avril 2020

Bonjour Geneviève,

Je t’écris pour une deuxième fois. Quatre années de silence ont passé, durant lesquelles j’ai continué à te lire. J’aurai revisité ton roman Petite plus d’une fois.

Je me demande toujours si le courrier s’est égaré, si tu ne désirais pas me répondre ou si, simplement, tu ne savais pas quoi dire. Peut-être même as-tu oublié ma lettre sous une pile de paperasse ? Peut-être préférais-tu garder tes réponses pour toi ? Je comprends ton refus de témoigner. D’ailleurs, écrire un roman plutôt qu’un récit, comme nous l’avons fait, n’est-ce pas refuser de porter directement sur soi l’expérience anorexique ? Quoi qu’il en soit, j’admets ne pas avoir trouvé la prétention (ou le courage) nécessaire pour te réitérer mes questions. Il faut savoir que je suis une personne assez discrète, et je me surprends moi-même de te réécrire.

J’ai pris ton mutisme pour un assentiment, une confirmation tacite de ma réflexion. Mais était-ce bien le cas ? Désormais, je me tais. Chez le médecin, je me tais. Dans le long couloir de la maison où parfois nous nous croisons, je me tais. C’est un silence intolérable, je m’en rends compte des années après, mais c’est pour Nouk un silence normal. Je n’ai rien à dire et mes mots ne valent rien. Dans Petite, tes mots ont contribué à formuler les miens et m’ont incitée à briser ce « silence intolérable » qui a été mon lot pendant bien des années. La beauté de ton œuvre, loin de toute représentation pathologisante, m’a montré la présence d’un potentiel créatif dans ces dérèglements. En te lisant, j’ai pris conscience que je pouvais, moi aussi, faire du vide ma poétique. Tu m’as donné la permission d’ouvrir ma plaie et d’écrire avec mon sang, de toutes les mauvaises manières possibles. Briser l’image de fille parfaite qui me tenait captive.

Le seul langage qui tienne la route émane de mes os. Ce sont eux qui prennent le relais. Ils disent tout, affichent ce que je veux que les gens lisent en moi. Sur moi. La pureté à l’état linéaire. Il y aurait tant à ajouter, je pourrais parler pendant des heures de choses et d’autres. Mais tout est dit, ici même, sous la surface de ma peau. Mes os. Ma narratrice lutte. Elle aussi cherche à tuer son corps. Comme Nouk, elle a des idées de grandeur. Elle rêve de corps d’aciers, immortels, androgynes, préservés de toute dégradation. Elle s’imagine dépasser le principe même d’humanité pour incarner cette case où elle se tient absolument seule dans son unicité. Un leurre, car elle n’est pas seule. Notre écriture découle de cette posthumanité qui nous obsède et nous rapproche, qui génère entre nous ce lien sororal plutôt que maternel, plus métaphysique que physique. Les sœurs de la faim ne se donnent pas naissance, elles se contaminent entre elles, alternent leur verbe sec de suc gastrique. Tu m’auras initiée à l’écriture taille zéro, qui m’a permis de reprendre ce corps, le mien, avec violence, mais aussi avec une incantation extatique, presque amoureuse, semblable à la tienne envers Nouk. 

Je me revois assise sur la chaise longue, dans la cour, mon carnet violet ouvert. De l’herbe vole et se jette entre les pages. Mon père tond la pelouse à côté. Tout est si étrange ici. Je ne suis plus sûre de bien comprendre, si jamais j’ai déjà compris. Alors je remonte le courant, j’écris des choses. Des choses absentes, des choses défuntes, des petits dessins inachevés. Le flot entre, s’immisce par la brèche entrouverte. J’attrape les mots qui me reviennent à l’esprit, rencontre des bouts de souvenirs fossilisés que je recrache. Ça fait longtemps que je n’ai pas fait le ménage. C’est satisfaisant. J’ai plein de cadavres accumulés dans la tête, et des tonnes de fantômes qui rôdent alentour. Des histoires qui me hantent jusqu’aux os, mes vieilles bobines de film. Les images et les visages tombent de moi, hors de moi. Une pluie de vieux jours. Des images mâchées, mangées, façonnées par mon intérieur aride, désincarné. Je plonge tête première dans le carnet. 

J’y pense : peut-être que l’écriture permet de demeurer éternellement anorexique en s’engendrant dans le verbe plutôt que dans le corps. Comment ne jamais vivre dans un monde pareil, comment s’échapper ? Je cherche à échapper à la mort, aux sentiments, à la jalousie des dieux, aux souffrances qu’ils concoctent pour ceux qui aiment, ceux qui vivent. Peut-être que de se projeter dans un texte est un moyen d’échapper au monde, et de l’engloutir tout à la fois. Peut-être que la faim, comme l’écriture, est un lieu sûr qui a la forme d’une gueule de lion ? 

À l’image de Nouk, je me sens liée aux autres petites. J’éprouve une sorte de solidarité intime à leur contact, qui fait que je ne peux m’empêcher de ressentir cette étrange filiation sororale envers elles. Ces filles qui négocient leur sortie du monde. Comment ne pas voir en elles, en moi, le couvent de sorcières, le refuge pour les âmes en quête de sublimation ? J’écris surtout parce qu’en écrivant, je me sens moins seule. Je rejoins ces sorcières qui se permettent de hurler de rire, de cracher leur venin ayant longtemps macéré. Je possède la violence inouïe des filles sages, dont la faim fait fleurir les corps d’une étrange manière. Nous sommes les pires, nous, les petites bombes à retardement. À force de retenir les voix qui vocifèrent dans nos têtes, nous devenons des réservoirs explosifs de rage. Notre révolte secrète imprègne nos textes, dans lesquels elle s’épanouit enfin au grand jour, lâchant ses spores au nez de tous.

On attend de moi des choses bien dites, bien pensées, mûres, des choses pleines et censées. Mais ce que j’ai à dire n’est ni plein ni censé. Ce que j’ai à dire est pauvre, irrationnel et fractionnel, d’un vide effarant, comme celui des orbites creuses. Ce que j’ai à dire en attire d’autres comme moi vers le vide, mes semblables qui parlent sans faire de bruit. Je suis née femme et par conséquent on veut que de mes lèvres naissent des fleurs et s’envolent des abeilles. On veut que de mon corps coulent du miel et des résines belles et précieuses. En vérité, mon corps est un cri, une gifle dans les yeux de ceux qui n’écoutent pas. C’est un cri que personne ne peut faire taire, mon petit corps ingouvernable. Mon petit corps adoré, honni, défié, débordant de faim. Cette faim aide à la corrosion du corps, à son épuration. Aide à ne jamais devenir femme, à me réfugier dans ma plus simple expression, comme lorsque j’écris. Mes textes, comme les tiens, sont maigres. Nous soupesons minutieusement nos mots comme nous pesions nos corps, calculons la valeur de chaque phrase à la manière des calories ingérées, tentons d’éviter les gras, à tout prix, les surplus, le trop. Nous coupons ce qui dépasse, nous nous retirons dès que nous éprouvons du plaisir, il me semble. On me la reproche d’ailleurs souvent, ma brièveté. Est-ce aussi ton cas ? J’écris en me retenant constamment de le faire, une phase anale trop prolongée me diront peut-être les psychanalystes. J’intellectualise mes pulsions, régularise mes idées, les retourne pour les creuser à la manière d’un vase d’argile. Parvenir à une érosion toujours plus grande. Filtrer, tout, sans exception. Ce que je dis, fais et écris. Je demeure incapable de m’abandonner. Même lorsque je m’arrache la vieille peau de mue, je ne la laisse jamais complètement pendre, désinvolte, sur la page. J’arrange sa pose, la mets en scène pour exercer mon contrôle sans borne. Ne laisser aucune faille involontaire visible. 

Je me suis réfugiée dans mes os pour échapper aux décibels assourdissants. Les mots m’auront blessée comme ils m’auront nourrie. Un passage obligé pour arriver à extraire mon venin, peut-être. De la même manière que toi, Nouk, j’ai cultivé des phrases auxquelles j’ai dû m’accrocher comme à des bouées pour éviter de disparaître, de me sublimer complètement. Tes paroles comptent parmi celles-ci. Nos récits s’enchâssent, textes squelettes, des os amis compatibles dans leur ascétisme. Ils partagent une même charpente rongée, minimale. Nos voix malhonnêtes, remplies de mauvaises idées, se croisent comme deux souffles calcinés. Et pourtant nous savons respirer, fort même. Des feux allumés à la hâte. Nos corps-scaphandre, nos corps-bûchers, ont su écrire avant de se consumer. 

À vrai dire, je suis Nouk, je suis vous toutes, je suis chacune d’entre nous. Vous êtes moi, aussi. Animées par une même énergie surnaturelle qui nous fait combattre les limites, nous porte à prendre plaisir dans la souffrance. Nous sommes à l’envers du monde. Pourquoi suis-je si profondément convaincue que ces filles qui se laissent mourir ont une raison commune et secrète, qu’elles cherchent à savoir où sont la vie et la mort, à cause de quelque chose qu’il fallait leur dire, qu’on n’a pas pu leur dire, quelque chose qui leur fait peur. Nous partageons une commune cicatrice, qui est aussi notre pacte secret. Je nous aime et nous pleure tout à la fois, mes sœurs.  

Je n’ai pas écrit ce roman pour en aider d’autres ni pour rassurer. D’ailleurs, je suis consciente que sa lecture peut être nocive. On me l’a confirmé. La metteure en scène de l’adaptation théâtrale tirée de mon livre croit qu’il peut potentiellement devenir dangereux, un livre empoisonné. Le tien aussi, je crois, ne tient personne à l’abri. Au contraire. Contemple le vide et il te contemplera en retour. Nos textes sont des puits sans fond desquels il faut tenir fermement les rebords pour ne pas s’enfoncer. 

Je suppose qu’écrire a pu m’aider à démêler les fils qui m’étranglaient, qui m’empêchaient de raconter autre chose. Une étape dont il faut s’affranchir. Tu évoques la nécessité vitale d’écrire l’anorexie. Tu l’as bien fait, Geneviève, même si parfois tu coupes le récit avec n’en parlons plus ou admets arriver dans une zone où [tu] n’aime[s] pas aller. Ta revisite du passé apparaît comme une obligation. Mais je vois bien que je suis obligée de continuer ce récit de Nouk, de Cora et du bébé, comme on est obligé de finir le ménage quand on a commencé. Tu soulignes l’importance sanitaire de la mise en récit d’une telle expérience. Est-elle aussi saine qu’on veut bien le croire ? 

De même, je me suis racontée comme je l’ai pu, avec des moyens de fortune, avec des bribes raboutées de choses et d’autres, trouvées dans les recoins. Tu sais, quand on ouvre les tiroirs et qu’on se rend compte à quel point on est fou de garder autant de souvenirs ? C’est toujours la même chose ; on ne jette rien. C’est rassurant d’accumuler. On se dit qu’on en aura besoin plus tard, assurément. On fait des tas, de petits monticules en attendant.  Je fais un petit tas malhonnête de souvenirs, si on raconte une histoire, il ne faut pas le faire à moitié. Puis, un jour, c’est trop, ça déborde. Alors on vide tout d’un coup. J’ai moi aussi dû faire le ménage. Ma narratrice est mon garde-fou, celle qui me préserve d’une déchéance certaine. Celle qui me garde loin des lectrices et des lecteurs, avouons-le. Un reflet dans le miroir qui me distancie de la folie pure et d’un ego déchiqueté. Tu vois, je comprends ton jeu, je me décuple par réflexe. Échapper aux chaînes, à toutes les chaînes.

Anorexique, j’étais deux.
Auteure, je suis toujours double.
Impossible de me réunir, de me ramener bout à bout comme un drap que l’on plie.
Je partage avec toi cette existence liminale.
Jamais morte, jamais complètement vive.
Ni fictive, ni vraiment réelle.
Authentique et fausse.
Désincarnée et incarnée
Nous sommes oxymoriques,
Ma fille,
Défaites et triomphantes,
Jouissant de notre dissolution.

Ton texte comme le mien, ces textes menus, confinés comme des souliers trop étroits, sont à l’image de notre entêtement. Étrangement, nos textes ont permis ce que nos corps refusaient d’accomplir, soit la pérennisation de notre désir de demeurer éternellement petites, éternellement filles.

En entrevue, tu expliques qu’on écrit des livres parce qu’on ne se souvient pas. Parce qu’on a oublié, on écrit parce qu’en écrivant on se ressouvient. « On écrit pour attraper la vie. » Tu justifies cette défaillance du souvenir, cette perte inévitable, comme un ferment essentiel de la création. Peut-être ont-ils eu d’autres mots, dont je ne me souviens pas. On écrit avec ce qu’on a oublié. Je suis le chemin de ces années à tâtons, ce sont mes petites années noires, je ne me souviens presque pas des faits, je les invente peut-être. Je me souviens des détails, des objets, de gestes, et de mon mal comme si c’était aujourd’hui.

Mais est-ce qu’on choisit de parler de l’anorexie, ou est-ce elle qui impose sa parole en refusant de s’effacer de la mémoire ? Oublier est parfois salvateur, et se souvenir fait renaître l’effroi. Toi-même en as souffert. En écrivant ces lignes, alors que presque trente ans ont passé, j’ai peur, je le fais parcimonieusement, avec une prudence excessive. Je le fais parce qu’il me semble que c’est nécessaire. Je ne peux évoquer ces années-là sans peur, ni sans honte, ni sans que mon cœur batte, idiotement, trop fort. 

Comme toi, je ne sais pas si on arrive un jour à s’en départir, mais je sais que j’ai écrit l’anorexie alors que je souriais encore de voir mes côtes apparaître dans le miroir et le petit trou se former au creux de ma poitrine. Ces os que j’aime toujours sentir émerger, triompher de ma chair. Il faut peut-être apprendre à cohabiter avec la maladie, comme il faut apprendre à vivre en colocation. La traiter comme une altérité, un être à part, en dehors de soi. C’est pourquoi j’ai écrit ces choses que j’avais momifiées. Une sorte de corps a pris forme, tranquillement, page après page. Un corps maigre, pauvre, disloqué. Un corps vivant. Je ne saurais dire pourquoi ni comment, mais au fil du texte, les douleurs défuntes ont ressuscité en même temps que moi. Pour le meilleur et pour le pire. Peut-être ne sont-elles jamais décédées. Mes kilomètres d’ongles et de peau rongés pourraient attester de leur survivance. Je suis somnambule, encore, plus que jamais. Je marche et je parle la nuit, je parle à je ne sais qui. Je ris, je crie. Il faudrait peut-être que j’exorcise la maison, moi incluse.

Comme toi, j’ai eu du mal à le dire. J’ai été tentée de renoncer aux mots qui pèsent, aux mots qui me hantaient la nuit lorsque je les convoquais, mais chaque fois que l’abdication se faisait sentir, je me répétais que chacun de ces fragments attestait que j’étais toujours vivante au moment où il se jetait hors de moi. Que chaque phrase tirait une ligne de plus sur ma paume. C’était une pulsation, mais c’était aussi une marche me rapprochant de la mort. Ces mots qui ont témoigné de ma longévité, qui m’ont ternie et m’ont sublimée. Ces mots qui sont mes précieuses secondes de vie en même temps qu’ils m’ont dévoré irrévocablement le corps.

J’aurais voulu me défaire de mes souvenirs. La mémoire de la faim détruit ce qu’il reste de nous, achève d’en corroder les morceaux. L’écriture, cette discipline tellement ascétique, serait-elle la clé de voûte pour refaire la vie sur les fondements mêmes de la ruine? Je sens que la littérature va peut-être me servir à quelque chose, à la longue, comme un kit de survie, ou un nécessaire de couture. Elle pourra peut-être m’aider à raccommoder des bouts, à repriser là où ça s’est déchiré. Et puis, écrire est minimal, ne prend pas de place, ne coûte rien. Écrire est pratique.

J’aurais aimé t’entendre, mais j’en arrive à considérer ton silence comme l’énigme qu’il me fallait. Ton mutisme s’est posé devant moi comme un miroir dans lequel j’ai pu interroger non pas mon reflet, mais l’image d’une sœur sorcière, d’une survivante. D’être confrontée à ton absence m’aura forcée à discourir, à m’inventer des grammaires faminiques, ces langues nées dans la faim, pour comprendre ce qui nous rassemble. Le vide m’a conduite à chercher, à me déplacer. J’ai bouclé le grand cycle du silence, une roue que j’aurai tapissée de mes mots, comme je l’ai pu, avant de pouvoir te réécrire. On pourrait dire qu’en vieillissant je suis devenue un peu plus prétentieuse. Je n’attends pas ta réponse.

Texte paru à l’origine dans la revue Moebius, no155, Montréal, novembre 2017

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Fanie Demeule travail sur sa doctorat à l'Université du Québec à Montréal, où elle enseigne. Son deuxième roman, Roux clair naturel (Hamac, 2019) a été publié avec beaucoup de succès. Avec Lightness, elle apparaît pour la première fois en anglais. Fanie habite à Montréal.


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