L’indomptable Texas
Eric Deguire
18 juillet 2020

En route sur l’Interstate 10 en direction ouest, nous venons tout juste de franchir la frontière du Texas alors que nous disons au revoir à la Louisiane. La route est ensoleillée, bien sûr, malgré les orages sporadiques en raison d’une humidité remarquable en ce mois de juillet 2019. La limite de vitesse de 75 miles à l’heure (121 km/h) est respectée par presque tous les conducteurs, sinon on la dépasse de peu. Au Texas, les gens conduisent vite (liberté oblige), mais de manière sécuritaire quand même.

Quelques minutes après notre arrivée en sol texan, nous filons toujours sur la 10 et nous voyons apparaître un panneau routier indiquant la distance entre notre emplacement et la ville d’El Paso : 857 miles. Si nous conduisons en ligne droite (essentiellement) pour les 12 ou 13 prochaines heures, nous aurons peut-être fait deux pleins d’essence, mais nous serons toujours au Texas. Ce colossal État se trouve d’ailleurs au second rang aux États-Unis en termes de sa taille ainsi que de sa population qui s’élève à 29 millions d’habitants, alors qu’il est respectivement déclassé par l’Alaska et la Californie.

Mon amour et ma copilote, Kalina, s’amuse à observer les autres panneaux qui voguent entre l’humoristique et le spirituel. On y propose une aide juridique dont on peut douter de la qualité ou bien un numéro 1-800 pour celui ou celle qui voudrait sauver son âme. La preuve que tout est possible dans cet État qui est une société vachement complexe qu’on peut présenter de manière aussi caricaturale que romantique. De mon côté, je suis en train de parcourir les postes de radio en quête d’un peu de culture locale. Au-delà des Dixie Chicks – qui ont depuis adopté le nom beaucoup plus inclusif des Chicks – je conclus que les panneaux publicitaires en disaient déjà long sur certains traits culturels locaux. 

Il y a très peu de personnage américain qui nous permettent d’aussi bien découvrir le Texas que le 36e président américain, Lyndon B. Johnson. C’est pour cela que son biographe, Randall B. Woods, a jugé nécessaire de faire un portrait de cet État, de sa complexité et de sa diversité, dans les premières pages de son ouvrage LBJ: Architect of American Ambition.

Woods expose la diversité géographique et ethnique de l’État en nous rappelant qu’une disposition constitutionnelle existe – si nécessaire et avec approbation du gouvernement fédéral – permettant de séparer le Texas en cinq États distincts. Il soulève les idéologies multiples qui y existent et un rapport profond – mais aussi nuancé – avec la religion. Woods souligne aussi les diverses occupations des résidents du Texas. « Les Texans sont bien souvent des pétroliers, des éleveurs de bétails, des fermiers ou des agro-industriels. Mais ils sont aussi des intellectuels, des artistes, des militants, des scientifiques et des (sic) communautaires. » [traduction libre]

Des affiliations politiques en mouvement
Un ami m’a déjà demandé lequel des États américains était le plus solidement démocrate. Je lui ai dit que cette question est fort complexe, car tous les États ont déjà fait partie de la base démocrate. Il  a rétorqué en disant : « Même le Texas? ». Et, j’ai dû lui dire : « Surtout le Texas. »

De 1876 à 1948, le Texas a voté démocrate aux élections présidentielles lors de chacune des courses à l’exception de 1928 alors que Herbert Hoover remporte un raz-de-marée républicain à l’échelle nationale. Par contre, il remporte le Texas par une faible marge de 3,67%. La relation intime entre le Parti démocrate et les États sudistes a duré presqu’un siècle. Le Texas n’y a pas échappé.

Année après année, les anciens États confédérés et certains de leurs voisins faisaient élire des contingents homogènes de représentants démocrates dans le but de maintenir les politiques racistes et ségrégationnistes de Jim Crow. À cette époque, la présence du Parti républicain dans les États du sud pouvait se comparer à celle du Parti québécois dans les banlieues de l’ouest de Montréal. C’était au point que si un politicien voulait se tailler une place comme représentant au Texas, la véritable course se déroulait lors des élections primaires, car tous savaient que le candidat démocrate serait élu lors de l’élection générale.

L’ouverture du président Harry Truman à certaines réformes mineures au niveau des droits civiques dans le sud a commencé à causer l’effritement de la relation entre les Démocrates, le Texas et les autres États de la région. C’est ainsi que le candidat républicain, Dwight D. Eisenhower, remporte l’État dans le cadre de ces deux victoires présidentielles en 1952 et 1956.

Le Texas a ensuite pris l’allure d’un swing state qui a été crucial pour la victoire à l’arraché de John F. Kennedy en 1960. En signant le Civil Rights Act de 1964 – mettant ainsi fin à la ségrégation –  le président Johnson annonce qu’il a fait basculer le sud dans le camp républicain pour au moins une génération. Ce noble geste a par contre justifié le sacrifice politique.

Richard Nixon commencera à démontrer le mouvement républicain à plus long terme alors qu’il remporte l’État en 1972 en charmant l’ancien électorat ségrégationniste dans le cadre de ce qu’on a appelé la Southern strategy. Le Texas changera encore de camp en 1976 alors qu’il revient chez les Démocrates et permet à Jimmy Carter de défaire Gerald Ford. Toutefois, dans le cadre des dix élections présidentielles ayant eu lieu depuis ce temps-là, le Texas s’est démontré comme étant solidement républicain. Les présidences des deux Bush – tous deux résidents de l’État – n’a fait qu’accentuer cette relation entre les Républicains et le Texas.

Plusieurs sont peut-être surpris de voir Joe Biden, le présumé candidat démocrate de l’élection présidentielle de 2020, courtiser les électeurs texans dans le cadre d’une nouvelle vidéo publicitaire. Ce geste est assurément audacieux. L’ancien vice-président cherche, sans doute, à profiter d’un président affaibli par des crises multiples qu’elles soient sanitaires, économiques ou qu’elles touchent tout simplement à son incompétence ou ses manquements moraux. De plus, les gains significatifs réalisés par les Démocrates depuis une dizaine d’années dans des États comme le Nevada, le Colorado, le Nouveau-Mexique et l’Arizona montrent fort probablement un mouvement à venir au Texas.

Enfin, en 2016, Hillary Clinton a été battue au Texas par un écart de 9%, alors qu’elle a perdu l’élection générale. Cela peut sembler comme étant pas très prometteur, mais Barack Obama avait perdu l’État en 2012 par un écart de 16%, il a pourtant remporté au niveau national. Cela montre assez clairement que le Texas est en train de rapidement devenir de plus en plus démocrate par rapport au reste du pays.

Je ne peux pas prédire comment votera le Texas lors des élections de 2020, mais tout porte à croire que cet État deviendra solidement démocrate d’ici une génération. Sa population est parmi une des plus jeunes au pays et ces nombreux centres urbains forment des solides bassins d’électeurs progressistes. Sans oublier que la population d’origine latino-américaine frôle déjà les 40%.

Peu importe son allégeance politique, le Texas demeurera une société foncièrement libre et dynamique, qui a d’ailleurs été une république indépendante de 1836 à 1846. Entre les universités et les champs agricoles, les saloons et les microbrasseries, les déserts et les métropoles, le Texas s’apprêtent à redevenir un swing state plus tôt que tard. L’État ouvrira possiblement les portes de la Maison-Blanche à plusieurs présidents à venir, mais il ouvrira aussi les prochaines possibilités américaines par sa diversité, sa riche histoire et tous ses défauts.

[Photo: David Herrera, Flikr]

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Le premier essai d’Eric Deguire, Communication et violence : Des récits personnels de l’hégémonie américaine, vient tout juste d’être publié chez LLÉ.

[PHOTO: Joel Lemay]

 


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