COVID-19 et culture de l’alcool
Eric Deguire
7 avril 2020

Dans ce contexte de crise de la COVID-19, le gouvernement du Québec a imposé jusqu’au 13 avril, au minimum, la fermeture de tous les services non essentiels. Certains ont exprimé une assez grande surprise en apprenant que la Société des alcools du Québec demeurera ouverte pendant ce temps. Plusieurs employés de la société d’État ont exprimé leur désir de fermer les magasins pour des raisons de santé et un débat médiatique s’en est suivi, mais il semblerait – si on se fie au jugement de notre gouvernement – que l’accès au vin et aux spiritueux constitue un service essentiel.

Les files d’attente sont maintenant chose commune dans de nombreuses succursales alors que la distanciation sociale s’impose. La SAQ a aussi mis en place plusieurs précautions telles qu’un horaire réduit et une incitation aux commandes en ligne. La crise de la COVID-19 a provoqué des remises en question et des adaptations quant à toutes les activités quotidiennes et tous les fonctionnements normaux de la société et la SAQ n’y échappe pas. Il reste que le fait de considérer la SAQ comme un service essentiel en dit long sur le rapport avec l’alcool que maintient notre société.

Pour certaines personnes en situation de dépendance, une fermeture pourrait être des plus traumatiques. Alors que nous nous fiions plus que jamais aux experts en santé ces derniers temps, la communauté médicale a dû cogiter cette décision pour conclure qu’un maintien des services représenterait une réduction des méfaits pour la santé publique globale dans les circonstances actuelles. Certains diront qu’on peut trouver vin et bière dans les épiceries, mais la réalité demeure qu’il y a des personnes en situation de dépendance qui nécessitent souvent des alcools plus forts. Pour de nombreux Québécois qui ne sont pas des consommateurs à problème, l’alcool représente quand même une échappatoire importante, surtout dans le cadre de cette crise des plus angoissantes.

Certes, il existe mille et une autres façons de gérer son stress et ses anxiétés de manière plus saine, mais le gouvernement semble avoir conclu que cette transition ne peut pas se faire du jour au lendemain. L’alcool n’est pas juste un simple plaisir à déguster avec modération comme le veulent certaines publicités de sensibilisation, c’est une véritable institution au même titre que les grandes religions de ce monde, les arts ou les systèmes politiques.

National Geographic y a d’ailleurs consacré un fascinant reportage en février 2017, dont le titre est assez révélateur : « Our 9,000-Year Love Affair With Booze. » On y explore les impacts historiques de la production et de la consommation de l’alcool sur tous les continents et comment cela a contribué au développement de l’agriculture et à la sédentarisation. D’un autre côté, on n’oublie pas de mentionner que l’abus d’alcool tue 88 000 Américains à chaque année.

À l’heure actuelle, l’omniprésence de l’alcool se fait toujours sentir. Ces boissons fermentées ou distillées se forgent une place dans à peu près tous les événements de notre société : les fêtes de bureaux, les baptêmes, les mariages, les funérailles, les événements sportifs et les concerts.

Je rappellerais aussi les paroles de l’auteur américain, Charles Bukowski, dans son roman Factotum : « Quand on buvait, le monde extérieur était toujours là mais, au moins, il ne vous tenait pas à la gorge ». Plusieurs personnes risquent de se rabattre sur ce constat si l’isolement et la distanciation perdurent.

Ceux qui œuvrent dans les succursales de la SAQ sont tout de même des employés d’une société d’État et une fermeture au nom de leur santé et sécurité aurait pu représenter une mesure légitime. Depuis le début de la crise de la COVID-19, le premier ministre québécois, François Legault, a souvent parlé de la « balance des inconvénients » en ce qui concerne sa décision de maintenir certains services. Visiblement, on a choisi que ce n’est pas le temps de mettre au défi la dépendance – qu’elle soit majeure ou mineure – de nombreux Québécois aux boissons alcoolisés.

La seule chose dont on peut être certain, c’est que le Québec – comme une grande part des sociétés de ce monde – maintient un rapport intime et historique avec l’alcool.

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Le premier essai d’Eric Deguire, Communication et violence : Des récits personnels de l’hégémonie américaine, vient tout juste d’être publié chez LLÉ.


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