La vice-présidence américaine: pouvoir et influence
Eric Deguire
13 août 2020

C’est fait! Le choix qui semblait être de plus en plus évident et intuitif a été annoncé par Joe Biden. Le présumé candidat démocrate de l’élection présidentielle américaine de 2020 a déclaré que Kamala Harris, actuellement sénatrice en provenance de la Californie, sera sa colistière. 

D’origine jamaïquaine et indienne, Mme Harris a déjà pu créer un moment de célébration pour la communauté noire ainsi que celle de l’Asie du Sud. De plus, en tant que candidate à la vice-présidence, elle tentera pour une quatrième fois de défoncer un plafond de verre qui a déjà été fissuré par deux candidates vice-présidentielles et une candidate présidentielle qui ont toutes connu la défaite, c’est-à-dire Geraldine Ferraro en 1984, Sarah Palin en 2008 et Hillary Clinton en 2016. 

Kamala Harris a fait partie de la trentaine de candidats qui ont tenté d’obtenir la nomination démocrate afin d’affronter Donald Trump au mois de novembre 2020. Sa candidature a attiré beaucoup d’intérêt et d’enthousiasme, mais elle n’a pas pu maintenir son élan hâtif et la sénatrice a dû se retirer en décembre 2019 en raison d’un manque de financement. 

Elle a par contre marqué le début de la course en créant un moment mémorable lors du premier débat des aspirants candidats démocrates en juin 2019. Alors qu’ils étaient encore adversaires (toujours au sein du même parti quand même), Mme Harris a voulu rappeler à Joe Biden qu’il s’était opposé, dans certaines circonstances, au transport scolaire des communautés noires afin d’intégrer les écoles publiques dans les 1970 quand il était à ses premières années comme sénateur. Celle qui est maintenant devenue candidate à la vice-présidence a ensuite mentionné qu’elle a été une des jeunes élèves noires qui a pu bénéficier du transport scolaire afin d’intégrer les écoles.

La tension était palpable et a pu faire ressortir certaines défaillances de Joe Biden. De nombreux électeurs démocrates ont depuis accordé leur confiance à l’ancien sénateur du Delaware et vice-président et, essentiellement, tous ses anciens opposants lui ont accordé leur appui. Alors qu’on se rappelle ce moment tendu, sans doute, le choix de Mme Harris représente une réconciliation fort nécessaire.

UN POSTE EN MUTATION
L’intérêt que nous accordons déjà à cette nomination vice-présidentielle est signe de la tendance plus large qui a vu le pouvoir et l’influence de la vice-présidence croître depuis les dernières décennies.

Au moment de la fondation du pays, la nature de la vice-présidence se voulait bien différente. Constitutionnellement, on ne lui réservait que deux rôles: remplacer le président en cas de décès, démission ou destitution et agir à titre de président du Sénat (un rôle plutôt administratif et cérémonial). Le vice-président était si peu influent et si peu en contact avec le président qu’on avait même déterminé que ce poste serait occupé par celui qui obtenait la seconde position lors de l’élection, donc essentiellement le candidat défait. Une chance qu’on a vite changé cette façon de faire, car je verrais mal Hillary Clinton comme vice-présidente de Donald Trump…

L’influence du vice-président dépend de la marge de manœuvre que le président veut bien lui offrir. Et souvent, le président n’accordait que peu d’intérêt à son vice-président. Le poste a peu évolué pendant 150 ans. On disait qu’en nommant quelqu’un à la vice-présidence on signait l’arrêt de mort de sa carrière politique. C’était bien vrai, car de 1800 à 1968, seulement un vice-président a pu accéder à la présidence via une élection subséquente. C’était Martin Van Buren qui, après avoir agi comme vice-président d’Andrew Jackson de 1833 à 1837, a remporté l’élection de 1836.

Vice-président américain de 1933 à 1941, sous Franklin Roosevelt, John Nance Garner a déjà affirmé que son poste ne valait pas « un sceau de pisse chaude » ou bien pour rappeler la formulation anglaise d’autant plus poignante : The vice presidency is not worth a bucket of warm piss.

Par contre, le poste allait rapidement évoluer. Je crois que la complexité du monde de l’après-Deuxième Guerre mondiale a poussé les présidents à donner plus de tâches à leurs vice-présidents, car les affaires gouvernementales devenaient d’autant plus nombreuses et exigeantes.

Cela a commencé avec Richard Nixon. Devenu vice-président au jeune âge de 39 ans, en 1953, il relèvera plusieurs défis en termes de politique étrangère sous Dwight Eisenhower. Nixon sera d’ailleurs le premier ancien vice-président à accéder à la présidence via une élection depuis 1836 lorsqu’il gagne la course de 1968.

L’influence vice-présidentielle ne fera qu’augmenter lors des années suivantes. De 1977 à 1981, Jimmy Carter et Walter Mondale cultiveront des liens rapprochés et ce dernier sera le premier vice-président à avoir un bureau à la Maison-Blanche. Agissant comme vice-président sous Ronald Reagan, George H. W. Bush sera un grand maître des relations internationales et aura l’honneur de dîner avec son boss à chaque semaine. Les succès de Bush comme vice-président lui ont permis de facilement remporter l’élection de 1988 après les deux mandats de Reagan.

Al Gore sera un important représentant de l’administration de Bill Clinton et il est passé à quelques décimales de remporter l’élection de 2000. Sous George W. Bush, Dick Cheney deviendra le vice-président le plus puissant de l’histoire américaine alors que plusieurs le considère comme étant un des principaux architectes de la guerre d’Irak. L’échec de cette politique a aussi fait de lui un des vice-présidents les plus impopulaires de l’histoire américaine, mais cette impopularité et cette indignation en disent long sur l’influence grandissante du poste qu’il occupait.

Les vice-présidences subséquentes de Joe Biden et Mike Pence n’ont fait qu’accentuer les tendances qui s’établissaient déjà; alors que le vice-président devient une figure de plus en plus influentes et, dans certains cas, polarisantes. Dans tous les cas, ils sont impliqués dans les grands dossiers présidentiels, ils sont des représentants à l’étranger et, bien souvent, ils assurent les liens avec les membres du Congrès. Ils sont aussi un des politiciens les plus connus du pays après le président.

Plusieurs candidats à la vice-présidence ont souvent été sélectionnés, car on croyait qu’ils pouvaient assurer l’appui d’un État important ou d’une région. Originaire de la Californie, Kamala Harris représente un État qui est, assurément, déjà acquis pour Joe Biden. Ce dernier a par contre choisi Mme Harris pour sa capacité de charmer plusieurs électeurs au niveau national : Noirs, femmes, et autres minorités.

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n 2004, le candidat démocrate à la présidence, John Kerry, a reçu 43% du vote de des Blancs et il a perdu l’élection de peu. En 2008, Barack Obama a remporté le même pourcentage du vote blanc et il a solidement gagné. Cela prouve qu’une victoire démocrate passe par la mobilisation de leurs électeurs les plus motivés, notamment les Noirs et les minorités. Sans doute, Kamala Harris a été sélectionnée pour motiver ces électeurs.

Mais enfin, Joe Biden aura 82 ans à la fin de son hypothétique premier mandat. Choisira-t-il de se représenter? Dans tous les cas, les anciens vice-présidents sont maintenant de mieux en mieux placer pour accéder à la présidence, il pourra fort probablement paver la voie vers une éventuelle présidente Harris.  

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Le premier essai d’Eric Deguire, Communication et violence : Des récits personnels à l’hégémonie américaine, vient tout juste d’être publié chez LLÉ.

[PHOTO: Joel Lemay]


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