Quatrième lettre d’Israël : Les joies des archives I, par Chantal Ringuet


Fogel Folio 4, archives Gnazim, Tel-Aviv 

 

« Ennuyeux », « fastidieux », voire « facultatif » : tels sont les qualificatifs qui émergent spontanément dans l’esprit de certains lorsqu’il est question du travail archivistique. Pour d’autres, cependant, il s’agit plutôt d’une aventure passionnante. J’en suis. Heureusement, nous sommes quelques-uns à croire, en 2012 que le travail de recherches en archives, loin d’être une souffrance qui nous détourne inutilement de l’apparente légèreté du présent pour nous faire remonter le temps en pure perte, en nous ramenant vers un passé révolu fabriqué de propos dépassés, d’idées anciennes et d’attitudes démodées dont on prend connaissance en fouillant dans des fichiers souvent poussiéreux et où règne le plus grand désordre ; nous sommes quelques-uns, dis-je, qui aimons le travail en archive au point d’y puiser certaines réjouissances. Qui n’a jamais rêvé un jour de découvrir le manuscrit inédit d’un écrivain admiré ? Cette expérience rarissime est à l’origine de la publication, en avril 2012, du roman « oublié » de l’écrivain David Vogel, Viennese Romance. Lilach Netanel, écrivaine et co-éditrice, du roman Viennese Romance de David Vogel, répond ici à mes questions.

CR: Comment qualifier David Vogel et son œuvre ?

LN: David Vogel est un écrivain associé au modernisme de la littérature hébraïque. C’est un écrivain juif né à la fin du 19e siècle en Europe de l’Est qui a vécu, dès la vingtaine, dans les grandes capitales d’Europe : Vienne, Paris, Berlin. Lorsque la Première Guerre mondiale a éclaté, il habitait Vienne; il a alors été arrêté en tant qu’« étranger hostile ». En 1925, il a quitté l’Autriche pour s’installer à Paris, où il est demeuré jusqu’en 1929. Il a ensuite vécu un an à Tel-Aviv, puis il est reparti habiter Berlin, pour enfin se fixer à Paris durant les années 1930. Lors de la Seconde Guerre mondiale, il a été arrêté par les Français en tant que citoyen autrichien ; par la suite, les nazis l’ont déporté dans un camp de concentration où il a péri en 1944. 

Son œuvre comprend une dizaine de recueils de poésie et de prose, dont la majorité ont été publiés durant les années 1920 et 1930. Jusqu’aux années 1960, Vogel était considéré marginal parce que les sujets auxquels il s’intéressait ne correspondaient pas au canon de la littérature hébraïque. Par exemple, il n’a pratiquement jamais abordé la question juive, la situation des Juifs d’Europe et le sionisme. Pour cette raison, il est resté inconnu des lecteurs de son époque. Un changement s’est amorcé durant les années 1960, grâce à une nouvelle génération de poètes et d’écrivains israëliens qui envisageaient la littérature hébraïque selon une perspective élargie, en s’intéressant aux textes de la littérature hébraïque qui demeuraient proches de l’Europe.

CR: Comment avez-vous découvert ce manuscrit ?

LN: Je travaillais dans les archives Gnazim de Tel-Aviv, où je dépouillais le fonds David Vogel. Je rédigeais alors une thèse sur l’œuvre de cet écrivain. Parmi l’ensemble du matériel, j’ai trouvé un document inséré dans le manuscrit de son roman intitulé Facing the Sea (1934); c’était un folio dans lequel apparaissait un nom de personnage qui a piqué ma curiosité : Michael Ross. Je connaissais bien ce roman et je savais qu’aucun personnage ne portait ce nom; alors j’ai fait plusieurs photocopies de ce folio que j’ai lu chez moi durant la soirée afin d’en comprendre la signification. 

Il faut préciser que ce manuscrit n’avait pas de titre; il se composait de 15 folios remplis d’une écriture minuscule,  si minuscule qu’il fallait les numériser afin de lire le texte. L’ensemble du roman, qui se compose de 30 pages, a été écrit sur 15 folios, sans aucun paragraphe. Au total, il comprend environ 75 000 mots. Au fil de ma lecture, j’ai compris qu’il s’agissait d’un inédit : ce roman de Vogel n’avait jamais été publié. 

CR: Comment qualifier ce roman ?

LN: Ce roman se déroule à Vienne durant la Première Guerre mondiale ; il raconte l’histoire d’un triangle amoureux entre un homme et deux femmes. Michael Ross, un jeune hédoniste, arrive à Vienne, où il s’engage dans une relation amoureuse avec Gertrud, une femme mariée qui lui loue une chambre dans sa résidence. Progressivement, il développe aussi une relation amoureuse  avec la fille de Gertrud, Erna, âgée de 16 ans. On y retrouve donc une atmosphère d’investigation de l’interdit, thème freudien répandu dans la littérature de cette période. Viennese romance est un roman très représentatif de l’œuvre de David Vogel, car il comporte de nombreux éléments autobiographiques. Deux choses m’ont particulièrement étonnée.  La première concerne le protagoniste, une sorte d’alter ego de l’auteur : il est jeune et excité, il aime profiter de la vie, tandis que Vogel, au contraire, avait un caractère taciturne. Il était pauvre et fatigué de vivre (il a fait plusieurs séjours dans des sanatoriums). La deuxième chose surprenante, c’est que le présent cosmopolite du protagoniste est mis en perspective avec son passé juif en Pologne. Dans l’œuvre de Vogel, il s’agit du seul texte qui fait référence à la culture juive. Quant à la datation du roman, nous savons que Vogel a commencé à l’écrire vers le début de la Première Guerre mondiale ; il l’a ensuite mis de côté, puis il y est revenu durant les années 1930.  

CR: David Vogel a-t-il laissé plusieurs manuscrits non publiés dans ses archives ?

LN: La plupart des écrits de Vogel que l’on connaît aujourd’hui proviennent des archives Gnazim, où j’ai travaillé. Pendant les années 1950, on a découvert le journal intime qu’il avait rédigé durant les années 1910 et 1920, ainsi qu’un roman qu’il avait écrit en yiddish (auquel on a donné le titre anglais They All Went Out to Battle). À l’exception de ce roman et de quelques poèmes, il a écrit la majeure partie de son œuvre en hébreu. 

CR: Pourquoi Vogel a-t-il choisi d’écrire en hébreu ?

LN: Les raisons pour lesquelles il a favorisé l’hébreu au détriment du yiddish demeurent obscures : sa langue maternelle étant le yiddish, il aurait eu plus de facilité à écrire dans cette langue plutôt qu’en hébreu, une langue qu’il maîtrisait moins bien. De plus, cela lui aurait permis de rejoindre un lectorat beaucoup plus vaste ; car , la majorité des écrivains de la diaspora qui ont choisi d’écrire en hébreu à cette période étaient des sionistes, ce qui n’est pas le cas de Vogel. La raison la plus plausible demeure la suivante : cela correspondait à sa visée poétique, tout en représentant un certain modernisme. Ce qui est clair dans son cas, c’est qu’il s’agit d’un choix poétique, et non idéologique. Pour lui, écrire en hébreu, c’était choisir une langue minoritaire associée à une culture traditionnelle et la renouveler en l’imprégnant de l’atmosphère urbaine.

CR: Pourquoi ce manuscrit est-il demeuré si longtemps dans l’ombre ?

LN: C’est une situation qui n’est pas inhabituelle. Les archives sont composées d’un narratif de disparition ; c’est un espace où les choses disparaissent, comme l’expose Derrida dans l’un de ses textes; en ce sens, les archives s’inscrivent dans la notion freudienne de l’effacement.

CR: Comment s’est déroulé le travail d’édition du manuscrit? Cela a-t-il représenté un travail laborieux ?

LN: Oui, ce fut un travail très laborieux. Il a fallu déchiffrer et éditer le texte sans pouvoir consulter l’écrivain. En raison de l’étendue de cette entreprise, je me suis adressée à Youval Shimoni, un éditeur et écrivain très important en Israël, et nous avons travaillé ensemble sur le manuscrit. À plusieurs reprises, nous avons eu de la difficulté à choisir entre les alternatives que Vogel avait laissées (parfois, il avait laissé jusqu’à quatre mots sans choisir). Il a donc fallu prendre des décisions importantes sans consulter l’auteur ; ce fut la même chose pour séparer les paragraphes dans ce manuscrit qui n’en comprenait aucun. Parmi les autres difficultés que nous avons rencontrées, il a fallu décider de conserver ou non certains passages qui avaient été légèrement raturés, sans pourtant être biffés : s’agissait-il d’un effacement définitif ou fallait-il considérer la chose de nouveau ? Dans la composition générale de la trame narrative, nous avons dû déplacer certains paragraphes dans le texte. Il y avait donc des questions représentatives de tout travail d’édition, mais aussi des aspects plus pointus. Au niveau linguistique, nous avons aussi dû faire des choix : le texte de Vogel comportait certaines erreurs, dont certaines étaient des mots inventés (sans être des néologismes).

CR: Aujourd’hui, quelle est la place de Vogel dans la littérature hébraïque ?

LN: En 2012, Vogel est à la fois un écrivain et un personnage important de la littérature hébraïque. Aujourd’hui, de nombreux lecteurs israéliens sont fascinés par Vogel grâce au travail de Menachem Perry, professeur au Département de littérature à l’Université de Tel-Aviv. Perry a introduit la littérature hébraïque d’il y a cent ans au public israélien d’aujourd’hui, notamment en fondant une maison d’édition novatrice à la fin des années 1980, Ha’sifria Ha’hadasha (La nouvelle bibliothèque) ; dans ce contexte, il a publié une nouvelle édition du roman Married Life de Vogel. En 1986, Perry a bouleversé le public par la redécouverte de Vogel; qui  a été officiellement rétabli dans le corpus hébraïque.

© Chantal Ringuet 2012

Photo: P. Anctil


Docteure en études littéraires et traductrice, Chantal Ringuet détient un postdoctorat en études juives canadiennes de l’Université d’Ottawa (2007-2008). Elle a publié un essai intitulé À la découverte du Montréal yiddish (Fides, 2011) et un recueil de poèmes, Le sang des ruines (Écrits des hautes terres, 2010), qui a remporté le prix littéraire Jacques-Poirier 2009. À l’occasion d’un séjour de quelques mois à Jérusalem, elle écrit pour Salon littéraire .II. quelques «Lettres d’Israël» abordant l’actualité littéraire et culturelle de ce pays.

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