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J’ignore qui a dit que les archives étaient poussiéreuses et matière morte, mais celui-là, assurément se trompait. Un ami me raconte son émoi : au rayon des œuvres rares, dans une bibliothèque universitaire réputée, il tient entre ses mains un exemplaire de la première édition du Discours de la méthode. Il en tourne les pages de son doigt ganté, en se disant que Descartes en personne n’est pas loin, qu’il a peut-être manipulé l’ouvrage, et que de Descartes à lui passe le courant ininterrompu d’une communauté de lecteurs ou celui de la pensée et de l’intelligence.

Je reconnais cet émoi. Je l’ai éprouvé quelques semaines plus tôt, en manipulant, à titre de co-commissaire au Québec, les documents d’une exposition retraçant les cent ans de vie éditoriale de la maison Gallimard.  Cela s’est passé à l’heure du déjeuner, dans la grande pièce où nous préparions les documents avant de les mettre en vitrine. J’étais seule, mes mains, gantées comme il se doit, tournaient et retournaient une lettre de Gide à Gaston Gallimard écrite depuis Cuverville, 15 juin 1911, où il était question de papier, de corps de caractère, de reliure à choisir pour son Isabelle et pour les autres titres de la collection Blanche alors à ses débuts. Je sens un souffle sur ma nuque. C’est Gide qui lit par-dessus mon épaule et fait remonter des souvenirs de lecture, «Nathanaël, jette mon livre», injonction que nous n’avons jamais entendue ni moi ni ceux de ma génération, persuadés d’en avoir fini avec les vieilleries de Gide et consorts, sans avoir compris que nous étions passés tout droit, faute de l’avoir lu. D’où, pour ma part, rattrapage d’autodidacte et lectures sauvages, ce qui est le meilleur traitement que l’on puisse accorder à l’œuvre d’un écrivain. Celui qui lit maintenant par-dessus mon épaule est le pianiste anxieux du Journal, il sera bientôt l’ingrat qui rentre d’URSS, qui n’en sait encore rien au moment d’écrire cette lettre, que je pose maintenant sur le plateau de la vitrine, en faisant s’éloigner son auteur. Alors Paulhan s’approche, mai 1943. En quelques lignes, il explique à Gaston Gallimard que Drieu La Rochelle l’évite, et pour cause, dans les corridors de la maison de la rue Sébastien-Bottin, officiellement «désenjuivée», à la demande de l’occupant nazi.

Jamais pause-déjeuner n’aura été aussi animée.

Qu’un fragment d’être humain subsiste dans l’objet qui se voit ainsi investi d’une essence tient sans doute de la pensée archaïque. Qu’importe. L’écrivain américain Daniel Mendelsohn a raconté avoir fait une expérience semblable à la Bibliothèque apostolique vaticane après que le bibliothécaire Massimo Ceresa lui eut donné accès à un certain manuscrit de l’historien byzantin Procope (VIe siècle). Sous le titre grec Anekdota («Inédits»), mieux connu sous le titre latin Historia Arcana («Histoires secrètes»), ce manuscrit, qu’on avait cru égaré jusqu’à sa découverte par l’érudit Nicolo Alamanni, au XVIIe siècle, oblige à retoucher le portrait édifiant  fait jusque-là par l’Église de Justinien, premier empereur chrétien. Mendelsohn, helléniste et dont on connaît la sensibilité d’écrivain lorsqu’il s’agit de faire parler les archives privées (Les disparus), fait de ce manuscrit le prisme à travers lequel mesurer l’évolution de la Bibliothèque apostolique vaticane. Mieux encore : sa pérennité, alors que depuis peu l’institution numérise et met en ligne son fonds prodigieux, renouant ainsi, après des siècles de suspicion, avec l’esprit d’ouverture et de modernité de l’un de ses fondateurs humanistes, le pape Nicolas V, 1447-1455. Tout cela, Mendelsohn le raconte en faisant le portrait de l’institution dans The New Yorker en janvier 2011, texte que traduit et reprend en France la revue Feuilleton, dans sa première livraison. Voilà une revue très prometteuse. Adossée aux éditions Alia, elle entend réhabiliter le long reportage mettant à contribution des écrivains, suivant une formule que les Anglais et les Américains n’ont cessé de pratiquer. La plupart des chercheurs, rappelle Mendelsohn, n’ont pas eu accès au manuscrit des textes qu’ils commentent et en sont réduits à s’appuyer sur l’édition établie par un petit nombre d’entre eux. C’est dire la distance qui se creuse entre le texte et son lecteur, et que la présence tangible du manuscrit abolit d’un coup. C’est que, tout friable, tout fragile qu’il soit, le manuscrit demeure chargé d’une vie dont le livre imprimé, en même temps que le sens, a recueilli le frémissement, mais que le livre dématérialisé ne possède pas encore.

Pas encore.

 

© Marie-Andrée Lamontagne 2012

Marie-Andrée Lamontagne est écrivain, éditrice, journaliste et traductrice. Chez Leméac Éditeur, notamment, elle a publié un roman (Vert), un recueil de nouvelles (Entre-monde) et un récit (La méridienne). De 1998 à 2003, elle a dirigé les pages culturelles du quotidien québécois Le Devoir, où elle collabore encore à l’occasion. Elle prépare actuellement une biographie de la romancière et poète Anne Hébert (à paraître aux éditions du Boréal). 
[Photo: Martine Doyon]

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