Peter Bogdanovich : Travailler la nostalgie, par Boris Nonveiller

On dit souvent que bien avant Robert Rodriguez et Quentin Tarantino, il y avait Godard et la nouvelle vague, mais on oublie parfois qu'entre les deux était apparu Peter Bogdanovitch. L'un des membres le moins connu de la génération du nouvel Hollywood (qui inclut entre autres Sydney Pollack, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola), Bogdanovich n'a peut-être pas inventé le cinéma cinéphile, mais il a grandement contribué à lui donner ses lettres de noblesse. Il fut un visionneur compulsif (la rumeur raconte qu'il regardait 400 films par an dans sa jeunesse), puis critique de cinéma avant de devenir réalisateur, ce qui lui permit de continuer d'aborder de front son sujet favori tout en continuant de rendre hommage à ses idoles issues d'un passé cinématographique révolu. À défaut de faire un compte-rendu exhaustif de sa filmographie, voici quelques unes de ses œuvres les plus intéressantes.

Targets (1968), son premier succès en tant que réalisateur, met en scène Boris Karloff qui joue son propre rôle sous le nom de Byron Orlok, une vedette vieillissante de films d'horreur classiques. Orlok se considère comme un fossile, une relique de musée et veut prendre sa retraite d'une carrière qu'il considère comme dépassée : comment faire peur avec des monstres victoriens d'un autre âge dans une époque où l'actualité présente des faits divers autrement plus effrayants? Il finira pourtant par être confronté à un jeune vétéran du Vietnam devenu un fanatique des armes à feu doublé d'un tueur en série psychotique. Loin de se réduire à un hommage des films d'horreur de Roger Corman, Targets produit un discours riche sur le vieillissement du cinéma et de ses acteurs, sur la confrontation entre l'art et l'actualité, ainsi que sur le pouvoir de l'artiste sur le réel. Il est intéressant de noter que bien que le film ait été terminé en 1967, il n'a été distribué qu'en août 1968, quelques mois après les assassinats de Martin Luther King et de Robert F. Kennedy.

Son film suivant, The Last Picture Show (1971), est considéré comme son chef d’œuvre. Réalisé à la manière d'un film des années 50, le film raconte l’apprentissage de l'amour, du sexe et de la vie adulte de plusieurs adolescents vivant dans une petite ville du Texas en 1951 et 1952. Bogdanovitch montre avec brio qu'il maîtrise à la perfection les différents codes du cinéma. Il s'agit d'un exercice de style admirable, et The Last Picture Show semble effectivement sorti d'une autre décennie. Les fans d'Orson Welles remarqueront d'ailleurs que le film commence et finit de la même manière que Citizen Kane. C'est également un récit doux-amer et touchant sur une époque et un cinéma révolus. Chez Bogdanovich, la forme sert souvent le propos et ce petit bijou ne fait pas exception. 

What's Up, Doc? (1972) sera sa première, et sans doute sa meilleure, incursion dans la comédie. Encore un hommage, cette fois-ci aux comédies screwball (comme It Happened one night, 1934 et Bringing up baby, 1938) et aux dessins animés de Bugs Bunny. Dans un hôtel, quatre valises semblables appartenant à quatre individus forts différents, un espion, une vieille dame pleine aux as, un musicologue archéologue (Ryan O'Neal) et une je-sais-tout énergique et délurée (Barbara Streisand), seront échangées, mélangées et mèneront à toutes sortes de quiproquos hilarants. Utilisant cette fois-ci une esthétique contemporaine, Bogdanovich sait mêler savamment le burlesque des années 70 aux dialogues effrénés et aux personnages délurés des années 30. Sans avoir la prétention et la profondeur de ses films précédents, c'est un excellent divertissement.

Paper Moon (1973) sera un retour à l'esthétique du Hollywood classique. Cette comédie sur la grande dépression raconte les mésaventures d'un escroc du Texas qui se laisse persuader, bien malgré lui, d'emmener une petite orpheline chez sa tante au Missouri. L'escroc ayant brièvement connu la mère de la petite, cette dernière le soupçonnera d'être son père et essayera de le confirmer tout au long du voyage. Se méprisant d'abord, cet étrange duo développera une relation d'amour-haine pendant un voyage qui sera ponctué de duperies, de poursuites et d'intrigues cocasses. Le tout est accompagné de réflexions sur la filiation, la crise économique et la prohibition. Dans un monde en ruines, la jeune fille, trop intelligente pour son âge, sera pourtant obligée de faire des prouesses pour garder en laisse sa figure paternelle, aussi fourbe soit-elle.

Le reste de sa filmographie comporte des réussites et des échecs, mais n'égalera jamais les grands succès du début de sa carrière, ce qui a sans doute contribué à le faire oublier. Depuis son dernier film, The Cat's Meow (2001) il a réalisé quelques séries télé et a fait plusieurs apparitions en tant qu'acteur. Aujourd'hui, il tient un blog (« Blogdanovich ») où il analyse à un rythme hebdomadaire les classiques du cinéma. Peter Bogdanovich reste une figure emblématique de sa génération, et on ne peut s'empêcher de regarder ses films avec un sourire nostalgique. 

© Boris Nonveiller 

Photo : Vladan Nonveiller

Détenteur d'un baccalauréat spécialisé en philosophie et d'une mineure en littératures de langue française, Boris Nonveiller étudie présentement en cinéma. Lors de son parcours académique il a produit des critiques de films et une chronique sur le cinéma de genre dans les journaux étudiants Le Quartier Libre et Le Pied.

 

 

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