Onzième lettre d’Israël, par Chantal Ringuet

L’un des écrivains les plus renommés d’Israël, l’écrivain Etgar Keret est aussi un auteur prolifique. Son  œuvre  est composée principalement de romans et de nouvelles, lesquels sont traduits dans vingt-neuf langues et dans trente-quatre pays. En français ont ainsi paru chez Actes Sud, les recueils de nouvelles Crise d’asthme (2002), Un homme sans tête et autres nouvelles (2005) et Au pays des mensonges (2011), pour ne nommer que ceux-là. Etgar Keret était de passage en mai 2013 à Ottawa et à Montréal (notamment dans le cadre du Festival littéraire Metropolis Bleu). Mais c’est à Jérusalem, en 2012, alors que se tenait le 3rd International Writers Festival, qu’il m’a accordé cet entretien impromptu.

La veille, Keret avait animé une rencontre littéraire avec l’écrivaine américaine Aimee Bender, au cours de laquelle il avait fait des révélations troublantes à propos de son père, décédé six semaines auparavant. Pendant la Seconde guerre mondiale, ce dernier,  juif polonais, avait passé quelque six cents jours caché dans un trou creusé au fond d’une cour, où des Polonais venaient lui apporter des vivres, et cela jusqu’à ce que les Russes viennent le libérer. Sa mère, quant à elle, a vu l’ensemble de sa famille périr durant la Shoah. Mais, par le pouvoir des mots, Etgar Keret a su transformer la blessure dont il avait hérité des deux côtés de sa famille. Entretien avec un écrivain que l’on qualifiera, avec justesse, d’ « adorable », voire de « génial ».

CR. Vous êtes actuellement l’un des écrivains israéliens les plus renommés dans le monde et vos ouvrages sont traduits en une trentaine de langues. Comment ce succès a-t-il changé votre vie et votre écriture ?

EK. L’écriture demeure un acte très privé. Lorsque j’écris, je ne me pose pas de questions concernant la réception de mes textes par le public. Ce sont les histoires elles-mêmes qui m’habitent. Mon frère, qui a lu l’ensemble de mes ouvrages, m’a dit avoir remarqué que dans le premier recueil, les histoires se déroulent dans les autobus; dans le deuxième, elles sont campées dans les taxis; et dans le troisième, elles se déroulent dans les avions. En ce sens, il estime que l’évolution de ma situation socio-économique se reflète dans mes ouvrages. En même temps, il a remarqué que le fait de gagner plus d’argent n’a pas rendu ma vie plus facile (rires). L’écriture repose sur les conflits que nous entretenons avec la vie; ces conflits perdurent, certes, mais la fiction, elle, change.

CR. Dans quelles circonstances avez-vous commencé à écrire ?

EK. C’était durant mon service militaire. Auparavant, j’avais fait des études en mathématiques et en physique. Je me destinais à être un ingénieur. Et puis, j’ai décidé de m’enrôler dans l’armée. Là, j’ai eu des problèmes d’insubordination; j’ai éprouvé des difficultés à obéir à l’autorité. Il était vital pour moi de conserver mon individualité dans un système qui n’affiche aucune tolérance envers l’individualité. L’écriture m’a alors permis de m’exprimer d’une manière très positive.

CR. Raconter des histoires est un art dans lequel vous excellez. Quel rôle ce talent joue-t-il dans votre vie ?

EK. Presque toutes les histoires rendent compte de ce que l’art de raconter des histoires peut nous apporter dans la vie. Écrire peut être un rempart contre la solitude, mais aussi l’accroître : lorsque l’on prend en charge la vie de personnages fictifs, on peut se sentir vide. Cela permet aussi de se protéger : par exemple, l’un des personnages de mon dernier ouvrage se protège en s’inventant une autre vie. L’écriture permet de relier des objets et des choses qui n’ont pas nécessairement de lien entre eux d’un point de vue objectif; cela permet de créer du sens dans votre vie. Par exemple, après vous avoir rencontrée, je peux m’imaginer que nous tombons amoureux, que nous vivons une belle histoire d’amour, alors que nous n’allons peut-être pas nous revoir.

CR. Comment qualifiez-vous la relation entre les mots et les images dans votre travail?

EK. Les images sont souvent le point de départ de mon travail. Une fois qu’elles sont présentes, je tente de les mettre en mots. Au départ, j’avais pratiquement besoin d’une absence de limites. Puis, en travaillant les images dans un texte, je me suis rendu compte que je peux obtenir des choses durant ce processus. Il n’y a rien de perdu d’avance. Les mots jouent parfois un rôle peu important dans ma vie; mais ce sont des symboles très forts. Il y a quelques années, je séjournais au New Hampshire, dans le cadre d’une résidence d’écrivain. Les studios étaient très beaux et la vue était magnifique. Un écrivain est venu dans mon studio et il a remarqué que j’avais placé mon ordinateur dans un angle particulier, qui donnait sur les toilettes. Il m’a demandé : « Pourquoi places-tu ton ordinateur à cet endroit, au lieu de le placer devant la fenêtre? » Je lui ai répondu : « Lorsque j’écris, je suis ailleurs ». Je me retrouve alors dans un monde intérieur qui est complètement textuel.

CR. J’ai lu quelque part que parfois, vous rêvez à des mots. De quel type de mots s’agit-il ? Ces mots rêvés vous ont-ils inspiré des histoires dans le passé ?

EK. Il y a un lien très fort entre les rêves et les mots. Je ne contrôle ni les uns ni les autres. Et puis, les rêves sont directement liés à l’inconscient. Cela me rappelle un rêve que j’ai fait il y a quelque temps. J’entrais dans l’appartement d’un ami : des mots étaient disposés sur le divan, que cet ami qualifiait de « très hip ». J’allais m’asseoir sur les mots. Ensuite, il m’a apporté une tasse de café ; j’ai commencé à boire le café, et sur la tasse était inscrits les mots « tasse de café ». C’est comme si je commençais à boire les mots. Mais je dois vous avouer que ce rêve m’a laissé une impression très désagréable…

CR. Lorsque vous écrivez, planifiez-vous un ouvrage longtemps à l’avance ? Ou avez-vous plutôt tendance à être spontané ?

EK. C’est une sorte de sorting-outing kind of process. J’entends ou je vois quelque chose autour de moi et cela demeure coincé dans mon esprit. Parfois, je dis à mon épouse : « Cela me brise le cœur ». Et elle me demande : « Pourquoi cela te brise-t-il le cœur ? » Les histoires émergent d’une part intime de moi-même qui m’ébranle – mais je ne peux expliquer pourquoi. Pour utiliser une métaphore, c’est comme les couples qui font une thérapie. Il y a une méthode qui s’appelle trustfull : le premier se laisse tomber pendant que l’autre le retient. Dans mon cas, je crois profondément que l’histoire va émerger d’elle-même et j’ai confiance qu’elle va me retenir.

CR. Est-ce que vous avez tendance à écrire vos ouvrages durant une période brève et intense ?

EK. Tout dépend de l’intensité de l’histoire, de son ardeur. Tout dépend aussi du moment où elle surgit : si c’est au milieu de la nuit, ou durant une période d’engagements importants au quotidien. Je ne vois pas d’urgence à écrire; je ne ressens pas d’anxiété non plus. Parfois, j’ai l’impression qu’une histoire me dit : « Tu dois m’écrire ». Parfois, les histoires s’en vont, mais elles reviennent toujours. Si elles ne reviennent pas, c’est peut-être parce qu’elles ne valent pas la peine d’être écrites.

CR. Plusieurs critiques ont qualifié vos ouvrages de « kafkaïens ». Vos histoires (short stories) sont aussi très sarcastiques. Quels auteurs vous ont influencé ?

EK. Kafka a eu une énorme influence sur mon travail. J’ai d’ailleurs commencé à lire Kafka lorsque je faisais mon service dans l’armée. C’était réconfortant, alors, de découvrir que quelqu’un s’était heurté à des problèmes beaucoup plus importants que les miens ! Isaac Babel et Isaac Bashevi Singer ont aussi été très importants dans mon parcours. En un certain sens, je me perçois davantage comme un écrivain juif que comme un écrivain israélien. Chez les écrivains juifs, il y a de l’humour et de la réflexion. À mon sens, l’écrivain doit mettre le lecteur sur un piédestal. Je ne suis pas le type brillant qui va dire aux autres ce qu’il faut faire dans un certain nombre de situations; je suis plutôt le type qui raconte une histoire qui se déroule dans un train – ce qui est beaucoup plus juif, en somme. Cela justifie la présence de l’outsider d’une manière beaucoup plus empathique.

CR. Vous anticipez ma prochaine question. Je la pose tout de même : peut-on dire que votre œuvre reflète un certain humour juif ?

EK. Oui, certainement. J’ai toujours aimé l’humour juif. C’est un humour très chaleureux, dans lequel il y a beaucoup de compassion. Ce type d’humour crée beaucoup de liens entre les gens.

CR. Vos parents sont tous deux des survivants de la Shoah. De quelle manière ce fait a-t-il influencé votre écriture?

EK. Lorsque j’étais enfant, j’ai senti rapidement que le monde, ou l’ordre social, n’était pas la seule option. J’ai alors pensé que les choses pouvaient basculer dans d’autres espaces. Je me demandais toujours : « Qu’arriverait-il si…? » Je me sentais comme un outsider. J’ai toujours eu l’impression que vivre, c’était marcher sur une corde raide. Or, s’il en était ainsi, je pourrais tomber dans une ou plusieurs directions. Les histoires construisent la vie ; elles m’aident à me dégager de ce genre de sentiment.

CR. Selon vous, quel est votre rôle en tant qu’écrivain ? Ce rôle soulève-t-il des enjeux politiques ?

EK. À mon sens, c’est un rôle que chaque écrivain invente pour lui-même. Écrire, c’est une célébration de l’individualité. Cela dit, j’ai été très engagé dans les discussions à propos de la paix. En tant que figure publique, je souhaite être reconnu pour mon talent et mes histoires. Il s’agit d’une position socratique. Je peux dire aux gens qui ont déjà des idées arrêtées : « Peut-être que je vais vous mêler un peu ». J’aime bien désorienter les gens. En ce sens, l’écriture est une sorte de ciel dans lequel on se trouve en sécurité.

CR. Vous avez aussi écrit les scénarios de quelques films, dont 9, 99$ (2008) et Wristcutters: A Love Story (2006). Quelle est l’influence du cinéma sur votre production littéraire?

EK. Je me sens plus à l’aise dans l’écriture. Mais l’écriture implique la solitude. Le cinéma, c’est un travail de collaboration; c’est par la collaboration que les gens ont de l’intimité. There’s something very nice about it.

Propos recueillis par Chantal Ringuet à Mishkenot Sha’ananim, à l’occasion de The 3rd International Writers Festival, Jérusalem, Israël, 17 mai 2012.

© Chantal Ringuet 2013.

Docteure en études littéraires et traductrice, Chantal Ringuet détient un postdoctorat en études juives canadiennes de l’Université d’Ottawa (2007-2008). Elle a publié un essai intitulé À la découverte du Montréal yiddish (Fides, 2011) et un recueil de poèmes, Le sang des ruines (Écrits des hautes terres, 2010), qui a remporté le prix littéraire Jacques-Poirier 2009. À l’occasion d’un séjour de quelques mois à Jérusalem, elle écrit pour Salon littéraire .II. quelques «Lettres d’Israël» abordant l’actualité littéraire et culturelle de ce pays.

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