Montaigne - notre contemporain IV, par Zoran Minderovic



Dans l’univers de Montaigne, le statut paradoxal de la gloire dans la conscience humaine nous fait penser au chat de Schrödinger, qui, si l’on imagine notre réalité quotidienne comme un monde régi par les lois de la physique quantique, peut être mort et vivant en même temps. Existante à peine, presque désubstantialisée, l’ombre d’une présence spectrale, la gloire est quand même vivante ; de plus, elle s’impose à la conscience comme une véritable force vitale, une obsession fatidique, transformant l’homme, que le philosophe Martin Heidegger (dans Être et Temps) définit comme un « être-vers-la mort », en «être-vers-la-gloire », la gloire étant une mort spirituelle—c’est-à-dire, plus subtile et, si j’ose dire, plus mortifère.

De toutes les rêveries du monde, la plus reçue et plus universelle, est le soin de la réputation et de la gloire, que nous épousons jusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectuels et substantiaux, pour suivre cette vaine image, et cette simple voix, qui n’a ni corps ni prise. (De ne communiquer sa gloire, I, 41).

La gloire, cette vanité des vanités, ombre d’une ombre, quintessence de rien, puise son énergie spectrale dans le kaléidoscope autant volatile qu’insubstantiel de nos opinions. Montaigne savait, bien avant la création de cet absurde animal que nous appelons « écrivain bestsellerisant », que l’excellence, y compris la qualité littéraire, une valeur sui generis, n’était quantifiable, qu’un écrivain dont la raison d’être est l’écriture, préfère un lecteur authentique à une foule de consommateurs littéraires :

On pourrait peut-être excuser un peintre ou un artisan, ou encore un rhétoricien ou un grammairien de s’efforcer de se faire un nom par ses ouvrages. Mais les actions vertueuses sont trop nobles par elles-mêmes pour avoir à rechercher cette valeur dans la vanité des jugements des hommes. (De la gloire, II, 16).

L'introduction à cette série de miniatures se trouve ici.


Zoran Minderovic

© 2016, Zoran Minderovic 

Chercheur, traducteur, relecteur (membre du PEN Canada) et écrivain, Zoran Minderovic a traduit des livres de Claude Lévi-Strauss, Julia Kristeva et Félix Ravaisson en serbe. Il est rédacteur associé du Salon .ll.

Page 1 2 3 4 5 6 7

More articles

Comme une bête, par Joy Sorman, premier volet

Comme une bête raconte l’histoire d’un jeune homme, Pim, qui aime les animaux. Il les aime tellement qu’il apprend comment les abattre. Parfaitement. Une méticuleuse recherche de l’auteur transporte le lecteur dans le royaume de son sujet.

Joy Sorman
[Photo: C. Hélie. Droits réservés.]

Le Fifre, un roman d’Eduardo Manet, par Zoran Minderovic

Avec Le Fifre, récemment traduit en anglais par Annie Heminway et Ellen Sowchek, Eduardo Manet révèle au grand jour la fabuleuse histoire de sa grand-mère, Eva Gonzalès, peintre talentueuse, élève, amante, et muse d’Édouard Manet. Avis aux amateurs d’art!

Eva Gonzalès, par Édouard Manet

Pastoureau, Wittgenstein et l’œuvre au noir, par Zoran Minderovic

Dans Les couleurs de nos souvenirs, Michel Pastoureau, le grand historien des chromatismes du monde, dévoile les enluminures de ses souvenirs, en ajoutant ses analyses inimitables des couleurs qui ont défini notre culture, y compris la couleur qui ne l’est pas parce qu’elle est plus qu’une couleur : le noir.

8-Logos-bottom