Maylis de Kerangal et le chant d'un cœur immortel

Maylis de Kerangal et le chant d'un cœur immortel

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal n’est pas simplement un grand roman, une admirable œuvre d’art ou une sensation littéraire : il s’agit plutôt d’un miracle ! Comment écrit-on un miracle ? Disons qu’un romancier qui n’est pas Maylis de Kerangal conterait l’histoire d’une transplantation cardiaque, le sujet de Réparer les vivants, en ajoutant toutes les péripéties requises, ainsi que des vignettes techniques, scientifiques et psychologiques, pour que la narration soit la plus véridique possible. Maylis de Kerangal s’y prend autrement. À vrai dire, on pourrait comparer la genèse de son roman à la création de l’univers : une idée, un mot est l’origine d’un cosmos romanesque. C’est le verbe « réparer », qui figure dans Platonov, une pièce de théâtre d’Anton Tchekhov dont un fragment significatif représente une sorte de talisman littéraire pour Maylis de Kerangal—parmi d’autres références russes dans son œuvre, rappelons que le prénom du jeune héros de Tangente vers l’est est Aliocha, le benjamin, le plus innocent des frères Karamazov. Après la mort de Platonov, un intellectuel décadent et amoral, un personnage pose une question profondément russe : « Chto delatt » ? (Que faire ?). Dans la réponse, d’inspiration biblique peut-être, Maylis de Kerangal trouve le logos, la pensée initiale, le mot-cosmos du grand univers en éclosion qu’est Réparer les vivants : « Kharanitt mïortvykh i patchinïat zhivykh » (Enterrer les morts et réparer les vivants). On décèle, au sein du verbe russe « réparer », le nom « tchinn », dont les connotations, en russe, ainsi que dans d’autres langues slaves, comprennent plusieurs significations philosophiques, théologiques, voire magiques. « Faire » est le domaine des dieux, des magiciens—et des romanciers ! Pourtant, tandis que la narration de Tchekhov et l’histoire biblique se situent dans le temps, le texte de Maylis de Kerangal remonte aux aîtres de la langue, pour citer le philosophe Henri Maldiney, à l’état primordial et atemporel, où elle révèle son immensité puissancielle, avant d’être structurée. Tout en acceptant, en principe, la linéarité du temps, qui se manifeste dans la répétition quasiment mantique du mot « irréversible », pour indiquer un mouvement vers l’aître de la mort, Maylis de Kerangal, propose néanmoins une conception de la temporalité atemporelle qui dépasse l’idée traditionnelle du temps mortifère. Par exemple, au début de roman, le jeune Simon Limbres, passionné de surf, retourne, en attendant la vague, vers la côte et perçoit « les strates du temps mais là où il se trouve le temps n’existe plus, il n’a plus d’histoire, seul ce flot aléatoire qui le porte et tournoie » (p. 20). Autrement dit, du fait que la mort prochaine de Simon n’est que dans le temps linéaire, elle n’est pas absolue. À la différence d’une histoire traditionnelle, comme celle de Tchekhov, Maylis de Kerangal a créé une forme romanesque, comme elle explique dans une interview pour L’Orient Littéraire (Août 2014, No. 98). Cette forme, dit-elle, « c’est celle d’une tragédie inverse. Inverse, parce que le fatum, le destin frappe dès le début et qu’après on va vers la vie ». On va vers la vie. Ceci est possible puisque la vie, symbolisée par le cœur, est indestructible. Tandis que pour les penseurs tels que Pascal le cœur dénote l’esprit, pour Maylis de Kerangal, comme pour les Anciens, le cœur c’est la vie entière. Le lecteur peut vivre l’expérience de cette indestructibilité lorsque Maylis de Kerangal parle du cœur de Jeanne d’Arc, « ce cœur que l’on découvrit intact une fois le corps consumé, rouge sous les cendres, entier, si bien qu’il fallut ranimer le feu pour en finir avec lui » (p. 231). Si on prend le mot « sacrifice » dans sa signification fondamentale de « sanctification », on pourrait définir le sacrifice de Simon, qui « donne » son cœur qui va sauver une vie, comme un événement fatidique. Maylis de Kerangal n’a pas choisi le mot « fatum » au hasard, car c’est une dérivation d’un verbe latin qui signifie « dire ». Le destin, que les Anciens croyaient plus puissant que les dieux, est ce qui est dit, mais l’ultime destin de Simon Limbres est ce que nous dit la narratrice, et la narratrice, en replaçant son histoire dans une dimension où les dichotomies du quotidien n’existent pas, en écrivant des pensées qui, selon Emmanuel Lévinas, « pensent plus qu’elle ne pensent, plus que la pensée ne peut contenir », permet au lecteur de retrouver Simon, après sa mort terrestre, « dans un espace post mortem que la mort n’atteint plus, celui de la gloire immortelle, celui des mythographes, celui du chant et de l’écriture » (p. 271).

© 2014, Zoran Minderovic



[Photo: Zoé Minderovic]

Chercheur, traducteur, relecteur (membre de l’Association canadienne des réviseurs) et écrivain, Zoran Minderovic a traduit des livres de Claude Lévi-Strauss, Julia Kristeva et Félix Ravaisson en serbe.

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