Manque d’humilité ? Manon de Massenet au Met, par Anica Lazin

Elle existait à l’intérieur de chaque femme d’origine non-aristocrate désirant échapper à la misère ou se libérer des chaînes de la France Royale au cours de plusieurs siècles.

Elle existait sous une épaisse couche de tabous lesquels permettaient à la noblesse de vivre une liberté décadente, et d'imposer à la bourgeoisie la rigueur des mœurs.  

Elle s’appelait Anne, dite Ninon de l'Enclos (1616-1706). Courtisane, dame française cultivée et de mœurs libres, bien connue dans la France du XVIIème siècle, elle réunissait dans son salon une société spirituelle qui faisait, comme elle, profession de libertinage.

Elle s’appelait aussi Manon Lescaut et naquit de la plume de l'écrivain français Antoine François Prévost d’Exiles, dit l’Abbé Prévost (1697 – 1763) dont la vie fut remplie d’orages amoureux. La ressemblance entre les deux noms, Ninon de l'Enclos et Manon Lescaut, fut-elle un hasard? 

Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut  qui parut à Amsterdam, en mai 1731, est le septième et dernier tome des Mémoires et aventures d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde. L’intrigue de ce roman se déroule entre juillet 1717 (première rencontre) et août 1721 (mort de Manon en Louisiane). 

La Manon de l'Abbé Prévost est une délinquante de droit commun, une fille d’instinct et d’impulsions primitives, « une courtisane qui devient amoureuse ». Au moment de sa rencontre avec Des Grieux, elle a, déjà à 16 ans, un passé chargé. Elle vit dans le moment présent et n’est pas consciente de son immoralité. Sa déportation est due à de graves escroqueries : avec l’accord de Des Grieux, elle dérobe de l’argent et des bijoux au vieux Guillot de Morfontaine et se fait arrêter avant de pouvoir s'enfuir. 

Il est à noter que des déportations de condamnées de droit commun et de prostituées vers la Nouvelle-Orléans eurent effectivement lieu en 1719 et 1720.

Jules Massenet


La Manon de Massenet, son pendant lyrique, est une ingénue destinée au couvent, une fille inconsciente et désireuse d’avoir du plaisir. Attirée par le luxe et la vie aisée, elle rêve de devenir la « reine » de Paris. C’est une jeune fille frivole qui découvre l’amour et la vie brillante concurremment. « Une amoureuse qui devient courtisane »

Le metteur en scène français et codirecteur du Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées, Laurent Pelly, réputé pour ses réalisations dans de nombreuses maisons lyriques du monde, signe la mise en scène de la dernière production de Manon au Met.  

Toutefois, il nous transmet son idée de Manon qui n'est ni celle de l’Abbé Prévost, ni celle de Massenet. De plus, il place l’intrigue à la fin du XIXème siècle, alors que les dernières déportations (des révolutionnaires) de la France aux États-Unis eurent lieu en 1848-1849, c’est-à-dire après la Révolution de 1848.

Du premier au cinquième acte, la scène accueille un véritable défilé de mode, avec des costumes extravagants, signés par Laurent Pelly et Jean-Jacques Delmotte, et le décor, inutilement encombrant de Chantal Thomas, ne nous laissera qu’une impression inadéquate à l’action.

Je crois en la modernisation de la réalisation des opéras, mais il ne faut pas nier le rôle de la musique, laquelle nous raconte, avec ses moyens, une histoire où elle esquisse des personnages. La grande différence entre la modernité de la mise en scène de Pelly et celle de Lepage dans La Tétralogie de Wagner, créée cette année et l’année passée sur la scène du Met, est l’humilité avec laquelle l’artiste québécois a respecté l’œuvre du compositeur allemand. 

C’est ce manque d’humilité dans la mise en scène de Pelly qui fait de Manon, malgré les somptueux costumes, une jeune fille vulgaire. Il transforme l’opéra de Massenet en une œuvre légère, sans accents dramatiques soulignés, et sans ce regard critique, typiquement «masseneien», envers la société.

Anna Netrebko, soprano, chante sa Manon en pleine forme, avec une assurance et une volupté vocale. Piotr Beczala, est un Chevalier classique, et Christophe Mortagne est exceptionnel dans le rôle de Guillot de Morfontaine. Bravo aux solistes!

 

Jules Massenet : Manon

Création : Paris, Opéra-Comique, 19 janvier 1884

 

Rôles :

Manon : Anna Netrebko

Chevalier des Grieux : Piotr Beczala

Lescaut : Paulo Szot

Comte des Grieux : David Pittsinger

Guillot de Morfontaine Christophe Mortagne

 

Chef d’orchestre : Fabio Luisi

Scénographie : Chantal Thomas

Costumes : Jean-Jacques Delmotte et Laurent Pelly

Mise en scène : Laurent Pelly

 

© Anica Lazin 2012

Anica Lazin, écrivaine et musicienne d’origine serbe, auteure du roman Tisza, (Éditions Trois Pistoles, 2010), membre de l’UNEQ, et professeure à l’UTA de l’UQTR.

 

 

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