Le trou dans le ventre, extrait, par Cristina Montescu

 

« Si on ne se raconte pas, on disparaît. » Même pour soi.

   Naturellement. C’est un mécanisme d’autodestruction.

   De naissance.

                                     Marc Séguin


Je suis un de ses poissons. Je la vois manger tous les jours. Elle s’assoit près de moi, sur la chaise de bar en vinyle rouge et me sourit gauchement. Elle a encore les yeux d’un enfant, les merveilles guettant au coin de la rue, mais tout ça derrière des barreaux que je ne sais pas ouvrir. Le matin, la radio l’accompagne dans la solitude. Des voix qu’elle mélange dans sa tasse de café, des voix derrière son silence avec lequel, depuis que je la connais, elle fait bon ménage.

Je suis arrivé dans sa maison par un mardi après-midi, dans un petit sac plastique fermé de plusieurs tours d’élastique. Chez Safari, elle s’est plantée devant mon bocal et a plissé les yeux afin de trouver dans mon corps un substitut pour quelque chose qu’on lui avait pris depuis longtemps. Je n’ai pas aimé les trous que j’ai aperçus à travers ses barreaux, et j’ai fait de mon mieux pour qu’elle ne me choisisse pas. J’ai commencé à m’agiter frénétiquement à l’intérieur du bocal. Les nageoires serrées, soigneusement fermées dans l’espoir de cacher ma beauté.

Je suis pourtant un jeune mâle qui est censé survivre à l’aide de ses qualités physiques. J’ai fini par ouvrir mes nageoires et parader devant elle. Le trou de ses yeux a un peu rétréci. Venait-il du passé ou était-il de naissance ? On dirait des olives vertes dénoyautées, comme en caoutchouc, sur lesquelles on peut marcher sans complètement les écraser.   

Je me suis donc retrouvé à l’intérieur du sac plastique, transparent, à côté d’une fausse algue rouge et rose, une sorte de sucette épineuse, du gravier brun foncé et de la nourriture pour au moins deux ans. Le tout dans un autre sac rouge derrière lequel une voix inquiète tentait de me retenir dans la boutique. « Madame, êtes-vous sûre de vouloir le poisson ? Vous avez déjà acheté trois poissons bettas chez nous. Vous savez, ces poissons ne peuvent pas vivre dans le même aquarium. Ils lutteraient jusqu’à ce que mort s’ensuive. »

Elle n’a rien répondu et je l’ai revue assise sur un banc à l’intérieur d’un abribus. Elle me souriait comme si j’étais un trésor qu’elle venait de trouver dans la rue. Ce qui m’a fait peur. Rudement peur. Les gens capables de s’arrêter dans la rue pour se pâmer devant une feuille rouge, ou devant les sauts d’un chien, ne m’ont jamais inspiré confiance. Il y a quelque chose de déréglé à l’intérieur de leur tête, comme si on s’entêtait à lancer des miettes de pain à des canards en peluche.

Freaky. J’ai essayé de me suicider une fois arrivé chez elle. Évidemment, ça n’a pas marché. Elle m’a laissé sur le comptoir de la cuisine le temps qu’elle prépare mon aquarium. Inutile de se débattre et de faire bouger le sac plastique. Je n’ai réussi qu’à bouger mon aura liquide de quelques millimètres. Et, même ces foutus millimètres, elle les a vite corrigés.

C’est ainsi que je vis chaque jour dans ses yeux, que je nage sans cesse dans les crevasses de son cœur qu’elle couche tous les matins sur le comptoir de la cuisine. J’avoue qu’il m’arrive de plus en plus souvent de guetter son apparition sur la chaise en vinyle et qu’il m’est de plus en plus agréable de flotter à ses côtés.        
     

Avant mon accident de voiture, j’ai eu une demande en mariage. C’était un après-midi paresseux au début de l’été, et j’avais oublié ma tête sur son épaule. Lui, un beau garçon de peu de paroles avait dans ma vie la fonction d’un gâteau de maïs. J’aimais son goût de terre sucrée, la chaleur que son corps me communiquait, la fête de sa compagnie. Ses trahisons, quand on m’en a parlé, ne m’ont point préoccupée. Je ne voulais pas l’unicité, mais la priorité. Je voulais qu’il soit là pour que je puisse courir vers lui, pour que je puisse découvrir la force avec laquelle j’étais capable de courir.  

Et cet après-midi-là, il m’a regardée droit dans les yeux et m’a fait savoir qu’il avait bien réfléchi et que nous devrions nous marier. Je n’avais pas besoin d’études universitaires pour être son épouse, et les fins de semaine nous irions à la campagne pour travailler la terre. Cultiver des tomates, des oignons, des radis, du blé, s’il le fallait. La belle vie, quoi.

Je n’ai pas pu m’abstenir, et j’ai éclaté de rire dans un nuage de gouttes de salive qui éclaboussaient ses paroles. Je ne voyais plus son visage, mais mes innombrables gouttes qu’il m’était impossible d’arrêter, ce méprisable crachat qui tombait sur la chaleur de son regard.

Six mois ensemble et il ne me connaissait pas. Il n’avait même pas besoin d’apprendre qui j’étais pour décider de notre mariage. Il avait vingt-quatre ans et tous ses amis étaient déjà mariés. Il lui fallait suivre leur exemple, et j’étais la seule à ne pas avoir piqué de crises de jalousie. De plus, qu’est-ce qui valait mieux, pour une jeune femme de dix-huit ans, que le mariage?

J’ai refusé, et j’ai été la première femme à refuser quoi que ce soit à ce beau garçon. Il n’y comprenait rien et, pour compenser, il s’est mis à m’aimer intensément, follement, au-delà de tout entendement. Après l’accident, il venait souvent à l’hôpital pour me tenir la main, et il m’a redemandée en mariage quand je n’étais plus qu’une loque humaine. Il voulait encore que je devienne son épouse. Moi qui prenais dix minutes pour parcourir  dix mètres et qui n’étais qu’un sac d’os fracturés.

Sa tendresse envers moi me plaisait et m’agaçait à égale mesure. Je vivais sous une carapace, dans un corps incarcéré qui m’était totalement étranger. Sa main sur ma main ou sur mon épaule me donnait à voir l’épaisseur de ma nouvelle carapace. J’étais brisée. Irréparable. Pourquoi ne voulait-il pas le voir? Pourquoi voulait-il m’offrir l’espoir en pâture? 

Il m’a rendu visite quand je suis retournée à la maison. Poli, il s’est déchaussé et a laissé ses souliers à l’entrée de l’appartement. Mon père est arrivé après lui, et il a attentivement observé ses chaussures. « Grands pieds, mauvaise famille », a-t-il conclu lorsque la porte s’est fermée derrière l’homme qui voulait m’épouser.

C’était le désaveu de mon éventuel mariage et je n’ai pas trouvé la force de répondre : « Grands pieds, grand cœur. C’est tout à son honneur, papa. » Je l’ai pensé, mais je ne savais plus si j’avais le droit de penser par moi-même. Je me suis donc tue et je l’ai regardé partir.

Des années plus tard, je l’ai rencontré dans la rue. Il s’était marié et, ce jour-là, il était accompagné de son enfant de trois ou quatre ans. « Regarde-le, il aurait pu être notre enfant si tu l’avais voulu, » m’a-t-il chuchoté dans le creux de l’oreille. L’enfant essayait de se cacher derrière son père en ne laissant à découvert qu’une petite partie de joue rouge et irritée. De faibles plaintes incompréhensibles montaient de ses vêtements bleus. Une boule d’inquiétude et de sanglots étouffés.

« Voilà, à cause de toi, ma vie est gâchée. Je n’aime pas mon épouse. Tu as été la seule femme que j’aie jamais aimée et je t’aime encore. Mon épouse est très jalouse, et je la trompe tant que je peux. Pour me venger. »

Je n’ai pas su quoi répondre. Mentait-il? Mes yeux étaient rivés sur ce que je voyais de son enfant. Il n’y avait que cette phrase qui traversait mon esprit : « Non, je n’aimerais pas que cet enfant soit le mien. Pas cet enfant pleurnichard aux joues enflammées. Surtout pas lui.»

Des années plus tard, je sursaute encore de honte au souvenir de ma pluie de salive mêlé à celui de son enfant. Cette vie que j’ai obtenue par la suite (les études universitaires, salaire et logement inclus) est-elle plus ou moins que celle que j’aurais pu avoir à ses côtés? M’aurait-il gardée si nous ne pouvions pas avoir d’enfant? Aurait-il voulu adopter?

Il y a même des nuits sans sommeil où je me demande si ma situation actuelle n’est pas le juste paiement du mal que j’ai fait à cet homme qui s’est essayé à m’aimer. Et, il y a d’autres nuits, où je me moque de ma naïveté à croire que c’était vraiment moi qu’il aimait. […]

À dix-huit ans, j’ai eu un accident de voiture. Traumatisme crânien sévère, deux jours de coma, longue convalescence et retour à la vie en miettes. C’était le moment d’apprendre le mot « aménorrhée », absence de menstruation, parmi d’autres mots désignant les séquelles qui allaient accompagner ma renaissance.

Mes parents m’ont dédié des mois de leur existence, ont vendu un condo, et ont réussi à m’emmener chez les meilleurs médecins. Ma mère m’a suivie dans tous les Hôtels-Dieu où j’ai été hospitalisée et elle était à mes côtés quand j’ai réappris à marcher. Quant à mon père, il avait pris l’habitude de parcourir jusqu’à trois fois par semaine les 500 km pour me rendre visite à l’hôpital.

Cinq ou six mois après l’accident, on m’administrait des médicaments pour déclencher mes règles. J’en ai pris pendant plus d’une année et j’ai décidé d’arrêter. J’espérais une erreur médicale. Une guérison miraculeuse. Je refusais de comprendre. Huit mois dans le déni.

Une femme médecin s’assit en face de moi pour m’expliquer la nécessité du traitement. J’avais dix-neuf ans, je devenais adulte et je voyais pour la première fois le spectre de l’infertilité. Avant, je n’avais pas eu le temps de penser aux enfants. J’ignorais encore ce que je voulais devenir plus tard et encore moins si je voulais créer une famille. C’était trop tôt pour prendre des décisions irrévocables. Et voilà, quelques mois plus tard, c’était trop tard.

Les dés étaient jetés, et ce n’était pas un coup de chance. Dorénavant, j’étais changée en récipient à l’image de femme. Par voie naturelle, la maternité était échec et mat, terre perdue et inaccessible.

Je ne trouvai même pas assez de larmes pour laver cette mutilation existentielle.   


** The English translation, by Jonathan Kaplansky, can be found here. **


© 2014, Cristina Montescu
Photo et illustrations: Catalin N. Ruxandu. Droits réservés.



Cristina Montescu est née à Craiova (Roumanie) en 1975 et vit à Montréal depuis 2004. Elle a publié cinq livres de poésie, Larmes cadenassées (Paris, L’Harmattan, 2003), Tristesse à chien mauve (2009), La margelle du soleil (2010), Qui ne naîtra pas (2012) et Lettes à l’assassin (2014), ces quatre derniers aux Écrits des Forges (Trois-Rivières), ainsi qu’un livre de nouvelles, Ma maman était usagée (Ottawa, l’Interligne, 2011). Son sixième projet d’écriture, Lettres à l’assassin, a été subventionné par le Conseil des Arts du Canada.

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