Le nouveau monde de l’édition qui est en train d’émerger à Toronto, par Linda Leith

Nous vivons une période de grands changements dans le milieu du livre canadien. On voit aujourd’hui tous les éléments de ce milieu que l’on a si bien connus—avec des auteurs, des agents littéraires, des éditeurs, des distributeurs, des librairies accueillantes, des bibliothécaires, et des lecteurs—tous en pleine mutation. Il y a eu des pertes, cependant émergent de nouveaux éléments que l’on connaît moins, et les relations entre toutes ces pièces ont changé, comme les morceaux d’un casse-tête à l’envers. Certains tombent à l'eau, certains trouvent leur place, la nouvelle image est toujours floue. Une chose certaine est qu’il est impossible de faire marche arrière.

Voici quelques commentaires sur la situation actuelle à Toronto où j’ai assisté la semaine dernière à la toute première édition de Inspire! Toronto International Book Fair, un événement en grande partie inspiré—si vous me permettez—par le Salon du livre de Montréal et par le Festival Metropolis bleu. Pas si grand que le Salon du livre de Montréal, bien sûr, mais bien organisé et prometteur. Situé dans le Metro Toronto Convention Centre au centre-ville, la Book Fair a de fortes chances de prendre de l’ampleur au cours des prochaines années. Le lecteur torontois n’est pas habitué à ce que nous connaissons comme Salon du livre, les événements précédents à Toronto ayant été organisés exclusivement pour le milieu du livre—éditeurs, libraires, bibliothécaires, et médias. L’année prochaine, la Book Fair attirera un public plus vaste qui comprendra mieux que c’est l’occasion rêvée d’acheter des livres. Lors de cette première année, elle a attiré entre vingt et vingt-cinq mille visiteurs.

Il existe aussi un Salon du livre de Toronto qui se déroule en français. The Toronto Book Fair se déroule an anglais avec quelques événements et participants francophones, et les organisateurs visent à accroître la programmation francophone.

Un tel événement, dans le milieu de l’édition canadien, est des plus recherchés,

Le 5 novembre dernier, HarperCollins Canada a annoncé la fermeture de sa filiale de distribution, ce qui aura un impact important sur House of Anansi Presse ainsi que d’autres maisons. Le président de HarperCollins, David Kent, quitte son poste à la fin de l’année. Le même jour, un mardi noir, Simon & Schuster Canada a limogé sa directrice éditoriale et son adjointe. Quasiment chaque semaine, une autre librairie ferme ses portes. De plus en plus, les lecteurs canadiens se procurent leurs livres en ligne—le livre imprimé ou bien la version numérique—sur Amazon, sur Indigo ou une autre librairie en ligne. C’est un cercle vicieux: on est en train de perdre l’habitude d’acheter des livres dans une librairie traditionnelle.

Il y a de moins en moins de pages dédiées aux livres dans les journaux, et ces pages tentent de couvrir le livre étranger (américain, britannique, livres traduits en d’autres langues, etc.) ainsi que le livre canadien. Nous, éditeurs et écrivains, nous sommes en train de laisser passer la chance de faire connaître nos livres à nos lecteurs. Ces lecteurs, ces acheteurs ne savent pas vraiment quels livres ont été publiés, quels livres sont disponibles. On sait tous que la navigation dans une librairie traditionnelle permet des découvertes qui sont impossibles et impensables en ligne.


Le stand de Linda Leith Publishing

J’étais donc ravie de participer à cette Book Fair. J’étais fascinée de voir toute une section du Convention Centre—nommée le “Hub”, avec les stands d’auteurs qui publient à leur propre compte. Les grandes maisons—Penguin Random House, Simon & Schuster, et autres—étaient aussi présentes. Il y avait un pavillon pour les plus petites maisons littéraires telles Coach House Press, Biblioasis, Brick Books, Linda Leith Éditions, et j’en passe. Dans un autre coin se trouvait une entreprise nommée Blub, dotée d’un grand stand pour accueillir des auteurs qui ont besoin d’aide en matière d’édition à compte d’auteur. Bref, l’édition à compte d’auteur fait partie de ce nouveau Salon du livre torontois.

Tout comme le Salon du livre de Montréal, Inspire! comprend plusieurs événements avec de grands auteurs sur la scène principale—Margaret Atwood, l’astronaute Chris Hadfield, Anne Rice. Depuis le stand de Linda Leith Éditions, j’ai pu suivre la programmation sur une scène qui proposait lectures et entretiens avec des auteurs moins connus.

L’événement qui a fait le buzz sur cette scène dimanche matin était une séance sur l’édition à compte d’auteur, avec trois participants: la propriétaire d’une maison professionnelle; la propriétaire de Blurb, l’entreprise dont l’objectif est de simplifier le processus de l’édition à compte d’auteur; et un auteur canadien, Terry Fallis, qui a publié son premier roman à son propre compte et qui a joui d’un tel succès que ce roman a été réédité par McClelland & Stewart, qui a publié ses trois autres romans.

Pour cette séance, il a fallu trouver des chaises supplémentaires, nous étions environ une centaine de personnes assises, et une autre centaine debout. L’édition à compte d’auteur est un sujet qui passionne le public. En présentant les trois participants, l’animatrice a annoncé qu’il y aurait sûrement des opinions très diverses.

En effet, la séance était des plus pratiques: quoi faire, comment vous assurer qu’un livre est professionnel, les avantages de l’édition à compte d’auteur, et les inconvénients. Il faut être clair sur vos objectifs pour votre livre. Vous aurez besoin d’un correcteur professionnel, d’un designer professionnel, d’un relationniste professionnel. Il est peu probable que les ventes soient importantes, même si votre livre est disponible sur Amazon. Il sera difficile de convaincre des journaux de publier un compte rendu de votre livre. Il serait important que l’auteur utilise les médias sociaux pour faire la promotion du livre.

À vrai dire, il était parfois difficile distinguer la situation d’un livre publié à compte d’auteur de celle d’un livre publié par une maison d’édition professionnelle.

L’auteur Terry Fallis, qui connaît le monde de l’édition à compte d’auteur, et qui préfère être publié par McClelland & Stewart, a expliqué qu’on aura besoin de beaucoup de temps pour distribuer et publiciser un livre publié à son propre compte. Pour ceux qui ont besoin d’aide, il y a Blurb, il y a iUniverse, et Amazon.

Les membres du public prenaient des notes. Il n’y avait aucun désaccord parmi les participants. L’édition à compte d’auteur est une possibilité parmi tant d’autres, avec ses avantages et ses désavantages. Il n’y avait aucun commentaire péjoratif sur le livre publié à compte d’auteur. On a parlé des grands auteurs qui ont publié leurs propres livres, ou du moins un de leurs livres, à compte d’auteur—Edgar Allan Poe, Beatrix Potter, Virginia Woolf, par exemple, et Margaret Atwood. Publier à compte d’auteur est beaucoup plus facile à present et moins onéreux. Pour ceux qui n’ont pas la patience requise pour trouver un éditeur professionnel, ou qui préfèrent ne pas être publiés par un éditeur professionnel, il est clair que l’édition à compte d’auteur est une option viable.

Ce qui m’a frappée lors de cette séance, ce n’est pas seulement la popularité de l’édition à compte d’auteur, mais sa normalisation. Il semble évident que l’édition à compte d’auteur joue—et jouera—son rôle dans le nouveau monde de l’édition qui est en train d’émerger.

Texte et photos © 2014, Linda Leith


Photo: Judith Lermer Crawley

Écrivain montréalaise Linda Leith est présidente de Linda Leith Éditions / Linda Leith Publishing. Son dernier livre est Écrire au temps du nationalisme, traduit de l'anglais par Alain Roy (Leméac 2014).

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Patrick Froehlich, extrait d'Avant tout ne pas nuire

— On ne va pas s’encombrer d’une anesthésie pour un geste aussi simple. On peut s’en dispenser dans un quart des opérations chez le bébé.

J’acquiesce. Mon visage, derrière le masque chirurgical efficace pour absorber les vapeurs alcooliques résiduelles de la nuit, mime celui de l’enfant qui ne se taira donc pas tant que l’opération n’est pas terminée.

— S’il avait quatre ans, on ne dit pas, mais à six mois ou trois mois.

J’acquiesce à l’autorité que je désapprouve. Les animaux de laboratoire sur lesquels je m’entraîne à opérer sont mieux traités.
Je contrôle le bas de mon visage, le front au-dessus du masque reste plissé.

— Et il ne pourra pas rapporter à ses parents, affirme l’enseignant qui a connu la guerre à Lyon, qui y a vécu enfant, pendant que Klaus Barbie sévissait.

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