Le génie de la langue III: Par profits et pertes, par Marie-Andrée Lamontagne

Il semble que toute langue charrie son lot de signes ténus, destinés à traduire les subtilités du langage et dont elle tend à se débarrasser au fil des siècles. Comme les vieux se préparent à la maison de retraite en triant et en jetant les trois quarts de ce que furent les possessions d’une vie, les langues, inexorablement, évoluent, disent les linguistes, vers la simplicité. Elles y gagnent une plus large audience. Trompées par le nombre croissant de leurs locuteurs, elles ne savent pas, cependant, qu’elles s’engagent ainsi sur une pente déclinante. Aux temps dits archaïques, le souci de la nuance que traduisent, disons, le duel ou l’optatif. À l’époque présente, les calembours publicitaires en guise d’invention. Les temps anciens montrent que les civilisations jeunes sont capables de raffinement en matière de langue. Sur ce plan, notre époque préfère le style droit-au-but qu’elle appelle efficacité.Article

Prenons le duel. En grec ancien, ce nombre, qui s’ajoute au singulier et au pluriel que nous connaissons, signifie que le sujet du verbe conjugué renvoie précisément à deux personnes. Le français, le latin plus tôt et la plupart des langues modernes estiment qu’il suffit de conjuguer le verbe à la deuxième ou à la troisième personne du pluriel pour pouvoir exprimer sa pensée en toutes circonstances. Mais avouez que c’est autre chose que de lancer l’invitation « Vous viendrez dîner ce soir » en conjuguant le verbe au duel… ou non.

Souvent des usages complexes ou subtils des langues dites mortes survivent à l’état fantomatique dans les langues modernes, où les maux de tête qu’ils causent aux paresseux les font appeler finasseries. Pour ma part, j’aime jusqu’aux noms donnés jadis à ces finasseries. Par exemple, l’imagé « esprit rude » en grec ancien. Celui-ci prend la forme d’une apostrophe inversée inscrite au-dessus de la voyelle, de la diphtongue ou de la lettre r (rhô) au début de certains mots et qui subsiste parfois, en français, sous la forme d’un h aspiré – comme dans héros – ou de la diphtongue rh – comme dans rhinocéros. Qui a dit que l’orthographe française était illogique ? 

Les langues n’ont pas toujours le loisir d’évoluer selon le bon plaisir de l’usage. Les tours d’écrou périodiques que leur donne le législateur portent le nom de réformes orthographiques. Certaines sont plus autoritaires que d’autres. En Russie, il se trouve encore, paraît-il, des lettrés pour pleurer la disparition dans l’alphabet cyrillique, adopté par le russe courant, de la lettre « jat » (sorte de e muet) décrétée par les bolchéviques lors de la réforme orthographique de 1917-1918. Ni Pierre Ier ni Nicolas II, au moment de mener leurs propres réformes, n’avaient osé s’en prendre à cette lettre qui, au contact de ses voisines, marque des différences sémantiques ou introduit des nuances dans la prononciation de nature à distinguer, comme le veut sa réputation, le rustre de l’homme cultivé. En interdisant la religion et le culte dans la foulée, les bolchéviques ont peut-être fait un cadeau à la lettre « jat » qu’ils croyaient avoir abolie, puisqu’elle est demeurée vivante dans le slave ancien de la liturgie. La liberté de culte ayant depuis été rétablie en Russie, la lettre diabolique peut narguer, par-delà  le temps, les sabres égalisateurs des révolutionnaires. Russes blancs et révolutionnaires sont morts. La lettre « jat » vit toujours.

Je sais bien qu’on ne peut pas accumuler sans fin. Ni les langues, ni les cultures, ni la mémoire, ni la pièce qui me sert de bureau ne le peuvent. Le Temps, grand équarisseur, se charge du tri. Quel décret du Temps a rendu obsolète, en français, l’usage du subjonctif imparfait, tout en ménageant l’exception bienveillante de la 3e personne du singulier, je l’ignore. Mais à celle qui écrit ces lignes en s’appuyant sur un vernis de grec ancien, sur deux couches de latin et sans connaître la langue russe, un prof de latin obligeant a un jour enseigné l’astuce qui permet de conjuguer sans effort tous les verbes de la langue française à toutes les personnes du subjectif imparfait. Voilà qui peut toujours servir.

C’est que rien n’est complètement inutile dans ce domaine, puisque tout fait de langue, même le plus rare, est né un jour de la nécessité. Ainsi les besoins de la concordance des temps combinés aux spéculations de l’esprit ont engendré dans la phrase française ce qui apparaît, à première vue comme une impasse logique, à savoir l’irréel du passé. Comme le passé, s’il a eu lieu, pourrait-il être irréel ? À elle seule, l’expression procure un délicieux vertige. Aussi bien dire qu’elle est le lieu même de la littérature. 

© Marie-Andrée Lamontagne 2012

[Photo: Martine Doyon]

Marie-Andrée Lamontagne est écrivain, éditrice, journaliste et traductrice. Chez Leméac Éditeur, notamment, elle a publié un roman (Vert), un recueil de nouvelles (Entre-monde) et un récit (La méridienne). De 1998 à 2003, elle a dirigé les pages culturelles du quotidien québécois Le Devoir, où elle collabore encore à l’occasion. Elle prépare actuellement une biographie de la romancière et poète Anne Hébert (à paraître aux éditions du Boréal). 

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