Le dernier refuge de Salah Benlabed




Salah Benlabed vient d’achever son cinquième livre, Le dernier refuge, aux Éditions de la Pleine Lune, après Notes d’une musique ancienne (2007) et Ô combien de marins, combien de capitaines (2010).

Je redécouvre cet auteur dont les nouvelles de La Valise grise (2006) m’avaient charmée. Son écriture donnait alors une voix aux peuples tourmentés par un colonialisme encore présent. Dans Le dernier refuge, l’auteur montréalais d’origine algérienne explore les ferments de la conquête dans son pays, en évoquant les terribles années 1840, lorsque le légendaire émir Abdelkader avait vainement tenté de réunir les tribus locales contre l’armée française. Le triste constat de l’auteur devant la perte du pays, c’est la trahison des siens, leur manque de solidarité et de compréhension devant le nouveau chapitre du colonialisme en Algérie.

Salah Benlabed choisit de parler de cet éveil à la conscience par l’intermédiaire d’une jeune femme illettrée, une bergère arrachée à ses chèvres et jetée en plein cœur du conflit. Mariée sous les ordres d’Abdelkader avec Mohamed, descendant d’une tribu qui a rompu une alliance en se ralliant du côté de l’ennemi, Houria quitte sa maison à dos de chameau pour suivre le convoi de son mari. Trahis par le père de Mohamed et capturés par les soldats français, ils vont disparaître dans des grottes montagneuses où ils seront enfumés et asphyxiés par leurs assaillants. Houria réussit à s’échapper grâce à son mari qui la fait descendre par une corde dans le courant tumultueux d’une rivière, alors que son fils est attaché à elle. Elle survit, mais son fils meurt. Elle trouve ensuite refuge auprès d’une autre tribu, où elle va connaître son deuxième mari, le médecin Moumen, ami et fidèle lieutenant d’Abdelkader. C’est le grand amour et l’éducateur de Houria qui commence peu à peu à comprendre les enjeux des massacres et le sombre avenir de son pays, comme Alexis de Tocqueville les décrit. Lorsque l’émir décide de se rendre aux Français, Houria n’est pas prête à abandonner la lutte. Elle décide de chercher refuge en plein désert saharien, avec l’espoir que son exemple sera suivi par le reste des tribus en déroute. L’histoire prouve que l’opposition des femmes comme Houria fut inutile, car leur pays devint pendant plus de cent ans « possession française de l’Afrique du Nord ». 

Si l’intrigue du roman semble assez simple, les transformations vécues par cette femme ne le sont pas. C'est à elle qu'on adresse, désespérément, les plaintes d'un présent dont les plaies refusent de se cicatriser. On lui raconte par exemple l’histoire d’un étudiant tué dans une prison française ou celle du petit vendeur rendu fou par la torture. Houria ne saisit pas tous les enjeux du colonialisme et de la politique moderne, mais elle comprend, sans l’ombre d’un doute, l’humiliation et les injustices subies par son peuple. Véritable poème en prose, Benlabed ne dépeint pas simplement une page de l’histoire de son pays, mais une fable toujours actuelle, celle des horreurs vécues et portées par la voix des femmes. Lorsque le pays est envahi par l’armée, il reste encore aux gens l’amour et les légendes des grands-mères.

© Felicia Mihali 2012

Journaliste, romancière, et professeure, Felicia Mihali vit présentement à Montréal. Après des études en français, chinois et néerlandais, elle s’est spécialisée en littérature postcoloniale à l’Université de Montréal, où elle a également étudié l’histoire de l’art et la littérature anglaise. Elle a publié sept romans chez XYZ Éditeur, et son premier roman écrit en anglais, The Darling of Kandahar, vient de paraître chez Linda Leith Publishing.
[Photo : Martine Doyon]

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