Le Naufrage, symbole de transformation, par Nadia Neiazy


Robert Lepage
 

 

Depuis ses débuts au XVIIe siècle jusqu’aux temps modernes, l’opéra, cette forme d’art si complexe avec son association de chant, musique orchestrale, théâtre, décors et costumes, n’a jamais cessé d’attirer et inspirer compositeurs, librettistes et metteurs en scène, offrant un champ de création fertile en suivant toujours les changements de mode d’expression artistique.

Soumis à bien des bouleversements, l’opéra a connu son lot de petites et grandes révolutions. Sa forme, son style de composition, son contenu, sa mission artistique ont pu subir des transformations sans qu’il soit pourtant remplacé par un autre medium d’expression artistique, plus enclin à représenter adéquatement une société moderne avec ses besoins de divertissement toujours changeants. Son avenir et sa raison d’être n’ont jamais été remis en question et l’opéra a toujours su évoluer et s’adapter au rythme de sa progression.

Pour ses amateurs, l’opéra procure la possibilité unique d’une expressivité qu’ils ne retrouveront guère dans d’autres médiums.

Pour ses détracteurs par contre, les derniers mots en la matière semblent avoir été dits à la fin du XXe siècle.

En effet, même si bien des compositeurs de la postmodernité se sont attardés à l’opéra, rares sont les œuvres modernes ayant connu un succès notable auprès du grand public.

Alors, où se trouvent la place et le rôle futurs de l’opéra ? Dans une répétition inlassable d’œuvres grandioses du passé – présentées parfois dans une relecture de plus en plus éloignée de leurs origines – pour lesquelles les metteurs en scène doivent recourir de plus en plus à l’emploi de techniques nouvelles, d’effets spéciaux ?

Dans l’instauration d’un système de vedettes du monde lyrique, à l’instar du « star system » de la musique populaire avec ses potins, ses scandales et sa valorisation de la jeunesse et de la beauté à tout prix ? En empruntant ces chemins, ne sommes-nous pas en train de vulgariser une forme d’art, au lieu de la démocratiser ?

Autant plus louable qu’il existe des productions modernes sérieuses, mettant en avant une création novatrice en matière d’opéra – comme cette toute récente co-production du Metropolitain Opera de New York, de la Wiener Staatsoper et du Festival d’opéra de Québec, The Tempest. Lancée en grande première au Festival d’opéra de Québec, la production basée sur la pièce de théâtre homonyme de Shakespeare, adaptée à l’opéra par la librettiste Meredith Oakes et le compositeur Thomas Adès et mis en scène par Robert Lepage, suscite généralement – auprès de la critique comme auprès du public – des réactions enthousiastes.

Lundi soir au Grand Théâtre de Québec, la salle était comble et au tomber du rideau, les ovations fusaient généreusement de la part d’un public apparemment conquis par cette œuvre résolument moderne. Surprenant, car je ne crois pas avoir jamais assisté auparavant à une représentation musicale où le public était aussi agité et aussi peu absorbé. Au point où il faut se poser la question, quoi au juste, ces mêmes personnes – qui, de toute évidence n’étaient nullement captivées par ce qui se passait sur scène – voulaient tant applaudir à la fin du spectacle.

Et pourtant : il y avait tout au long, des moments de pur bonheur. Robert Lepage s’est permis de satisfaire un rêve d’adolescent en réalisant ce projet et cela paraît.

Il nous plonge dans un univers fantastique, dans une imagerie opulente, splendide et onirique – sans toutefois avoir recours à un excès d’effets spectaculaires grâce aux techniques nouvelles. Si l’effet de certaines scènes est bel et bien spectaculaire, c’est davantage grâce à l’emploi de moyens plutôt simples, ingénieux et très efficaces - qui font d’ailleurs souvent penser à la machinerie des maisons de théâtres baroques.

« Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. » Le concept de la mise en scène de Lepage fait tout de suite penser à la citation célèbre de Shakespeare. En situant l’action des trois actes sur différents points de vue de la même scène de théâtre - la fameuse Scala de Milan – Lepage déplace au cours des trois actes le spectateur, lui offrant différents points de vue de l’ensemble.

Le public se sent invité à prendre part aux actions sur scène, le quatrième mur devenant complètement transparent. Du rarement vu à l’opéra – surtout pas exécuté de façon aussi ingénieuse!

Placer scéniquement l’action d’un opéra à l’intérieur d’un opéra : une mise en abîme exécutée avec tant de brio qu’elle semble devenir irréfutable dans sa logique…et qui propose de surcroît un beau parallèle entre les cabales à la Cour de Milan de Shakespeare et les cabales réelles dans les coulisses du monde de l’opéra.

Lepage incite ses chanteurs à de nombreux déplacements sur la scène, culminant dans les prouesses acrobatiques demandées à Audrey Luna, la soprano colorature éblouissante qui incarne Ariel – sauf quand les solistes affrontent les ensembles chantés, où la mise en scène devient subitement très statique.

Concessions de la mise en scène aux exigences de la musique ?

Toutefois, l’ensemble des solistes se montre à la hauteur et parmi eux, certains se démarquent même par leur façon de répondre et même de dépasser les requêtes d’une partition particulièrement intransigeante :

Audrey Luna, l’interprète d’Ariel – impressionnante dans ses suraiguës tant appréciées par le compositeur –  qu’il choisit de placer le rôle en entier dans cette tessiture périlleuse ; le timbre chaleureux et l’interprétation juste de Julie Boulianne ; Fréderic Antoun qui offre une interprétation profondément humaine du rôle de Caliban, au point de le rendre attachant ; Rod Gilfry qui soutient avec une impressionnante force vocale le rôle très exigeant de Prospero et Joseph Rouleau qui habite encore pleinement la scène – et qui démontre qu’il a toujours la maîtrise de ses notes graves légendaires.

La musique de Thomas Adès est très difficile à catégoriser, même à comprendre et apprécier. Tantôt férocement atonale, elle s’écoule d’un coup dans des séquences chromatiques qui font penser à Richard Wagner. Des impressions de « déjà-entendu » se bousculent à l’écoute : Schönberg ? Stravinski ? Influences baroques du traitement vocal – surtout dans les airs d’Ariel – qui font immédiatement penser aux airs de bravoure de Händel, de Vivaldi ? Et que penser du début du finale du troisième acte - qui semble tout droit sorti de la finale des Noces de Figaro de Mozart ?

Bien entendu : Wagner, Schönberg, Stravinski, Mozart….Adès aurait pu trouver pire comme inspiration ! Sauf qu’il semble manquer une chose : un style de composition propre, personnel, reconnaissable.

Qui désire apporter un nouveau souffle à l’opéra – suivant, après tout, les traces des plus grands compositeurs de la musique occidentale - se voit contraint de développer un nouveau langage musical, une écriture qui reflète une nouvelle pensée musicale. Lepage de son côté, nous offre dans sa mise en scène une nouvelle pensée. Dans ses images scéniques, on sent un souffle original, dépourvu de tout ce que la tradition a imposé de lourd et de dépassé à l’opéra.

Malheureusement, ce souffle et cette pensée nouvelle et originale font défaut dans l’écriture musicale d’Adès  - et The Tempest en souffre grandement.

L’œuvre sera présentée prochainement à New York et à Vienne, devant un public bien moins indulgent que celui de Québec. L’histoire de l’opéra regorge d’exemples d’œuvres fortement contestées, même copieusement huées par la critique lors de leur création scénique, qui font aujourd’hui partie du patrimoine du répertoire musical.

Si The Tempest en fait partie, la suite le prouvera…

 

Compositeur : Thomas Adès

Libretto : Meredith Oakes

Mise en scène : Robert Lepage

 

Miranda : Julie Boulianne

Prospero : Rod Gilfry

Ariel : Audrey Luna

Caliban : Frédéric Antoun

Ferdinand : Antonio Figuera

Stefano : Kevin Burdette

Trinculo : Daniel Taylor

Antonio : Roger Honeywell

Sebastian : Gregory Dahl

Gonzalo : Joseph Rouleau

Roi de Naples : Gregory Schmidt

 

Orchestre Symphonique de Québec

Chœur de l’opéra de Québec

 

Direction musicale : Thomas Adès

Assistant de la mise en scène : Felix Dagenais

Scénographie : Jasmine Catoudal

Costumes : Kym Barrett

Éclairages : Michel Beaulieu

Images Vidéos : David Leclerc

Choréographies : Crystal Pite

Conseillère artistique et musicale : Rebecca Blankenship

Direction des chœurs : Réal Toupin

Coproduction : Metropolitain Opera de New York, Wiener Staatsoper, Festival d’Opéra de Québec

Collaboration : Ex Machina (Québec)

© Nadia Neiazy, 2012


Photo: Douglas Rideout

Chanteuse et claveciniste de formation, Nadia Neiazy se consacre – depuis la fondation de sa compagnie d’opéra-théâtre Productions Alma Viva – à la création, promotion et diffusion de spectacles liant chant lyrique et théâtre parlé.  

 

Page 1 2 3 4 5 6 7

More articles

Le cerveau noir d’Einstein, par Zoran Minderovic

Variations mélancoliques inspirées par les thèmes de Le cas Eduard Einstein, roman de Laurent Seksik (Flammarion, Paris, 2013).

Ce roman-labyrinthe explore les liens énigmatiques entre le génie et la folie dans l’univers tragique de la famille Einstein.

8-Logos-bottom