Là où le temps commence et ne finit pas, extrait, par Gisèle Kayata Eid

« Là où le temps commence et ne finit pas », premier roman de Gisèle Kayata Eid, relate une attraction magnétique, violente, et impossible, entre un homme et une femme qui bravent autant l’interdit que leurs différences culturelles. C’est aussi l’histoire de deux arrivées en terres étrangères : celle d'un Togolais au Canada et celle d'une Canadienne au Togo, que l’auteure a visité et qu’elle dépeint avec humanisme et réalisme. Un roman qui révèle les souffrances, les paradoxes et les ambiguïtés des rapports entre deux mondes que tout semble séparer.

La voix de Thomas, dans le corridor, réveille Carole qui s’est assoupie sur son lit.

Un lit plutôt large, douillet, aux draps roses, recouverts d’une légère couverture orange. Face au lit, un grand fauteuil en velours brun, ramagé, aux bords retournés, comme ceux des années 1970, très inconfortable sans l’aide des coussins et des rembourrages qu’elle avait organisés pour s’asseoir. De part et d’autre du lit, une armoire qui fermait mal, mais suffisamment grande pour contenir tous ses effets. Sous la fenêtre, une table de nuit sur laquelle traînait un livre qu’elle n’avait jamais ouvert. Un Goncourt, un véritable pavé qu’elle avait eu la prétention de vouloir entamer. Indigeste, décalé et surtout exigeant trop d’attention alors que ce qu’elle vit et découvre tous les jours a de quoi combler ses nuits de rêves et de fictions. Elle n’a pas senti le besoin ni de lire, ni même de consulter son courriel quand Kossi le lui a proposé. Elle a appelé une seule fois sa mère pour la tranquilliser. Elle n’en sent pas le besoin non plus. C’est comme si une vie entière l’absorbe ici. Et puis pour dire quoi ?

Trop de choses sont à raconter qui se passent en une journée, une matinée, une heure. Et pourtant rien d’important n’arrive. Ici le temps commence et ne finit pas. Il se repose la nuit. Les gens sont occupés à vivre. À survivre. Avec la chaleur et leur peu de moyens, ils flânent ici et là, attendant un client, une activité, un visiteur. Rien n’est planifié, rien n’est accéléré. Non, il n’y a rien à raconter.

Mais pour une fois, elle se sent vivre avec ses yeux, ses oreilles et son cœur. Tous ses sens, continuellement en éveil, sont sollicités pour donner de l’attention à l’un, écouter l’autre ou s’émouvoir de quelque chose. Comme si la vie était plus intense en Afrique. Du moins ici. Avec les gens qu’elle rencontre, les enfants qui l’entourent, la rue qui l’interpelle, le peuple qui chante, crie, rit à voix haute. Oui... Elle a découvert le rire et quelque chose même de plus. Depuis une semaine, même lors des funérailles, elle éprouve une joie qu’elle n’arrive pas à expliquer. Peut-être le fait d’être en dehors du cadre professionnel ? Mais non. Elle avait été en vacances dans le Sud, dans des tout-inclus paradisiaques. Elle n’avait jamais senti cette sensation de bien-être intérieur. Est-ce le fait d’être mieux nantie que ce peuple sans ressources ? Non, pas du tout. Justement, elle ne se sent absolument pas supérieure à qui que ce soit ou à quoi que ce soit. Est-ce le fait de connaître une expérience différente qui lui donne le goût de vivre ? Elle ne le pense pas. Elle avait essayé des road trips à travers les États-Unis, avait passé un week-end avec les Templiers, une semaine de silence dans un manoir éloigné... Rien ne l’avait absorbée aussi intensément. Elle était toujours la même Carole qui ouvrait comme une parenthèse à sa réalité.

Depuis son arrivée au Togo, elle perçoit une nouvelle dimension en elle. Celle d’être dans le présent, dans l’absolu, totalement et, émotion qui lui manquait tant, en toute sérénité. Elle avait multiplié les expériences pour essayer de trouver quelque chose en elle qui puisse la faire vibrer entièrement et c’est dans ce pays taxé de « handicapé » qu’elle trouve la plénitude. Elle ne comprend pas pourquoi, mais se laisse aller à ce bonheur nouveau genre qu’elle vit.

Elle se dit bien que Kossi y est pour beaucoup. Mais elle a connu d’autres hommes aussi qui l’ont fait se sentir bien. En quoi Kossi serait-il différent ? Elle ne veut pas chercher à le savoir. C’est comme ça.

En fait, ce qui lui plaît surtout au Togo, c’est de ne pas avoir à répondre aux questions ni à répondre à qui que ce soit ou quoi que ce soit d’ailleurs. Aucune auto-évaluation ni évaluation tout court. Elle est comme débarrassée de devoir agir « pour ». Pour répondre aux exigences, pour maximiser son temps, pour exploiter ses ressources, pour ne pas décevoir, pour se dépasser, pour évoluer, pour s’épanouir, pour rentabiliser, pour profiter... Ici, elle n’avait aucune attente et aucune pression.

Elle regarde autour d’elle. Elle a trop de choses. Des écouteurs, un étui pour cartes de visite, un chargeur sans fil... Trop de produits, de livres, de maquillage. Un encombrement qui ne rime à rien ici. Elle pourrait alléger, se délester de tout ça. À quoi bon ? Elle ne veut même pas répondre à la question. Et ce nouveau sentiment la ravit. Lâcher prise. Elle ne veut plus compiler ni évaluer ni comprendre ni justifier. Elle veut sentir et découvrir. Vivre l’expérience à fond, dans le silence du cellulaire et sans les sollicitations de l’internet. Dans un endroit retranché et secrètement désiré.

Depuis le hublot, elle a entrevu des étendues désertiques à perte de vue. Elle a traversé en droite ligne les pays des pythons, des éléphants et des hippopotames. Bourrée de préjugés, elle appréhendait de mettre le pied dans cette Afrique qui se dessinait sous elle, en trappes et dédales.

Là, sans l’avoir jamais imaginé, elle jouit de cette distance réelle qui la repose de son vide existentiel. Un chemin de Compostelle en plein cœur de l’Afrique. Pour une fois, elle est vraiment elle-même. Elle ne fait que partager son quotidien avec des gens simples et sincères. Et cela la comble. Elle est heureuse. Tout simplement.

Elle ferme les yeux pour mieux entendre les enfants qui s’amusent dehors. Il y avait un coin d’ombre sous la terrasse adjacente à sa chambre et c’était l’heure où ils s’ébrouaient avant de courir s’attabler, comme de petits affamés, quand la cloche sonnera à midi. Elle était pensionnaire dans un couvent de bonheur.

Extrait de Là où le temps commence et ne finit pas de Gisèle Kayata Eid, Montréal, 2015.

© 2015, Gisèle Kayata Eid

Gisèle Kayata Eid est libano-canadienne, journaliste, chargée de cours, animatrice d’ateliers d’écriture et blogueuse. Elle est l’auteure de trois essais (Accommodante Montréal (Humanitas 2008), Cris..se de femmes (Fides, 2010) et Kibarouna, Dialogues avec nos aînés (Tamyras, 2012).  « Là où le temps commence et ne finit pas »  est son premier roman. 

 

 

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