Entrevue avec Émile Martel

Pourquoi avoir choisi cette cause, celle de la liberté d’expression?


Autant qu'écrivain, j'ai toute ma vie été diplomate. C'est une profession d'engagement. Quand j'ai disposé de loisirs, il y a une douzaine d'années, j'ai su que je ne pouvais rester éloigné de la fraternité des écrivains ou indifférent au sort de ceux et celles qui sont menacés ou victimes de régimes ou de systèmes qui les persécutent, les emprisonnent, les tuent.

Mais j'ai aussi cherché à nouer avec une québécitude personnelle dont les aléas de la vie m'avaient éloigné depuis presque quarante ans. C'est chez les écrivains qu'elle allait être la plus facile à établir (ni la politique, ni le sport n'offraient de possibilité pour moi...).

L'action humanitaire c'est harnacher l'indignation face à l'injustice, c'est comme une diplomatie sans drapeau et avec du cœur. Après avoir passé tant de temps à lever la main avant de parler, j'aime plutôt la dresser pour en faire poing. PEN international, c'est la famille de la littérature et le centre québécois est l'un des plus anciens, fondé à Montréal il y a 85 ans, à peine cinq ans après celui créé à Londres et présidé par John Galsworthy, puis H.G Wells. Nous rassemblons ceux que j'appelle 'les professionnels de l'écriture': non seulement les poètes, essayistes et romanciers, mais aussi les journalistes et les traducteurs, les éditeurs et les interprètes, les amis engagés de la littérature.

Quelles sont les actions concrètes de P.E.N. Québec au Québec, au Canada et à l’étranger?

Le champ d'action est très grand, les cibles bougent toujours et nos succès, même s'ils sont assez fréquents, ne nous consolent pas des batailles perdues. Mais quelques journalistes emprisonnés à Cuba et qui sont libérés, l'ouverture soudaine du système politique en Birmanie, la réponse des écrivains mexicains aux gestes de solidarité autour de la planète, le cri de fierté qui a frappé le monde entier quand Liu Xiaobo, écrivain chinois fondateur du Centre PEN chinois indépendant, a gagné le Prix Nobel de la Paix, tout cela nous murmure que nous ne sommes pas inutiles. 

Des 145 Centres PEN dans le monde, la plupart sont géographiques. Mais quelques uns sont linguistiques (Le Centre afar, ouïghour, basque, esperanto, languedoc). Nous chevauchons ces deux adjectifs et avons pendant un temps été le Centre canadien de langue française et sommes devenus Centre québécois. En fait, nous sommes les plus ardents défenseurs de la francophonie de cette organisation trilingue qui utilise aussi l'espagnol.

Au Québec, la partie la plus visible de notre action, c'est notre présence lors d'événements annuels comme Livres comme l'air, au Salon du Livre de Montréal, comme le Festival international de la poésie de Trois-Rivières et le Festival Metropolis Bleu. Nous demandons aux organisateurs, lors des lectures publiques, de garder une chaise vide sur la scène et d'en expliquer la puissante symbolique : n'est-ce pas là que devrait être assis l'écrivain emprisonné ou persécuté pour lequel nous réclamons justice dans nos campagnes de lettres ou de pétitions?

Nous coordonnons aussi une résidence d'écrivain en exil à l'Institut canadien et à la Bibliothèque Gabrielle-Roy de Québec; nous allons bientôt gérer un prix littéraire à la mémoire de Jacques Brossard; nous avons créé, après le tremblement de terre de janvier 2010, un « Cercle à des amis – PEN Haïti » pour donner un coup de pouce aux héritiers de Georges Anglade, fondateur l'année d'avant d'un centre PEN dynamique.

À l'international, le P.E.N. Québec est très présent puisque nous assistons tous les ans au congrès annuel quelque part dans le monde, nous participons aux débats, nous menons des campagnes et défendons tout particulièrement le Manifeste de Gérone, établi il y a bientôt deux ans et qui est une déclaration des droits linguistiques que nous cherchons à diffuser et à faire respecter. Nous ne connaissons pas, malgré certains de nos états d'âme, ce que c'est de ne pas pouvoir parler, écrire, publier dans sa propre langue. 

Après avoir passé 10 ans à la tête du Centre québécois du P.E.N. international, est-ce que le bilan est positif ? Quelles sont vos réalisations ? Quelles sont vos déceptions ?

Après dix ans au P.E.N. Québec (vous remarquez les points entre les trois lettres: la dernière chose qu'un organisme de justice veut, c'est de rappeler le nom d'un leader d'extrême droite français), si je dois constater un échec ou manifester un regret, c'est que nous soyons si peu à œuvrer dans les dossiers. Au Québec, il est difficile de créer des vocations d'activistes qui vont, jour après jour, maintenir la correspondance avec des écrivains que nous aurions 'adoptés' ou poursuivre les représentations en leur faveur. Nous sommes environ cent vingt-cinq membres, ce qui n'est pas un bien grand nombre si on le compare aux membres de l'UNEQ; heureusement qu'un mécène nous aide chaque année. 

Bien qu’il n’y ait pas d’écrivains persécutés chez nous, croyez-vous qu’il faille tout de même militer pour la liberté d’expression ?

Il n'y a pas à proprement parler d'écrivains persécutés au Canada et nous ne cherchons pas à en inventer. Mais une vigilance de tout instant est nécessaire: nous ne sommes pas à l'épreuve d'une certaine censure imposée par les douanes; on a vu un adolescent emprisonné pour un devoir de composition; les dérives sécuritaires annoncées par le gouvernement actuel nous préoccupent au plus haut point.

PEN rassemble aujourd'hui des poètes, des romanciers, des essayistes, des historiens, des auteurs dramatiques, des critiques, des traducteurs, des rédacteurs, des journalistes et des scénaristes qui partagent tous le même intérêt pour le métier et l’art de l’écriture, et le même engagement en faveur de la liberté de s’exprimer par le mot écrit. PEN œuvre sur les six continents grâce à ses 142 Centres présents dans près de 100 pays.

www.penquebec.org


Photo: Jean Bernier

Ève Pariseau est directrice administrative de Bibliothèque Québécoise, une maison d'édition qui publie de la littérature québécoise, et canadienne-anglaise en traduction française, en format poche. Elle s'est fait connaître dans le milieu littéraire québécois, canadien et international en travaillant près de dix ans à la Fondation Metropolis bleu, qui produit notamment le Festival littéraire international de Montréal Metropolis bleu, où elle a successivement occupé les postes de coordonnatrice des programmes éducatifs, coordonnatrice de la programmation et directrice de la programmation francophone et allophone. Elle pilote les projets spéciaux du Centre québécois du P.E.N. international et est codirectrice littéraire, avec Annie Heminway, pour le contenu français du Salon .ll. 

 

 

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