Comme une bête, par Joy Sorman, premier volet

La traduction littéraire tient de la gageure – c’est bien pourquoi elle est passionnante. La présence d’un versant anglaisau magazine littéraire Salon .ll. fait de ce dernier le lieu tout indiqué pour les échanges que permet la traduction. Pour sa part, Salon .ll., sur son versant français, présente en deux livraisons, l’original et la traduction en regard, un extrait du roman Comme une bête (Gallimard, 2012) de l’écrivain français Joy Sorman dans la traduction encore inédite qu’en propose Lara Vergnaud. Les États-Unis n’ont pas la réputation d’être un pays qui traduit beaucoup. Pourtant, la littérature aime à se jouer des frontières et les lecteurs ne manquent pas, aux États-Unis comme ailleurs, lorsqu’il s’agit de s’adonner au plaisir de la découverte combiné à celui, plus intellectuel, de la comparaison. C’est à ce dialogue subtil des langues que nous invitons maintenant.  -- Marie-Andrée Lamontagne


Comme une bête
 raconte l’histoire d’un jeune homme, Pim, qui aime les animaux. Il les aime tellement qu’il apprend comment les abattre. Parfaitement. Une méticuleuse recherche de l’auteur transporte le lecteur dans le royaume de son sujet.

Pim n’est pas du genre cérébral, il est pragmatique et terre à terre, prêt à quitter l’école pour gagner sa vie. Il sait qu’il aime les animaux et il veut qu’ils jouent un rôle important dans sa vie, ainsi devient-il apprenti dans le Centre de formation en boucherie à Ploufragan, Bretagne. Et il est doué dans son domaine de prédilection. Le travail de boucher est souvent ardu, mais Pim est perfectionniste ; il se lance dans son métier comme un novice entre en religion. Il devient de plus en plus passionné par son travail, peut-être trop passionné. Pim n’est pas le seul à savoir qu’il est un boucher comme nul autre pareil, qu’il est un artiste de la chair. Les femmes remarquent qu’il peut modeler l’émotion et sculpter la passion de ses mains nues, et il se fait des adeptes, non seulement auprès des amateurs de viande.

Comme une bête nous ouvre les portes du commerce de la viande. Pim nous fait découvrir le bétail sur pied dans la stalle de l’abattoir jusqu’à l’emballage prêt pour la vente. C’est un vibrant hommage à l’artisanat, une fable poétique et métaphysique sur la relation entre les humains et les animaux, ainsi qu’un aperçu d’une vie généralement inconnue et dure, mais fascinante. 

 

  Dès la première image il est dans le plan, ceint de blanc et de dignité, couteau à la main. On n’aperçoit d’abord que son torse barré d’un tablier, ses mains gantées de métal. Puis la caméra s’éloigne, le jeune homme apparaît d’un bloc, tous les morceaux sont là, des pieds à la tête : un boucher.

  L’image s’emballe, défile maintenant à grande vitesse sur une musique électro aux basses étouffées : le boucher débite des porcs en accéléré, déjointe les vertèbres os par os, extrait des côtes de bœuf, coupe un rumsteak, racle la graisse sur les muscles, torture la chair avec un batteur puis un attendrisseur, dénerve foies et rognons, saisit une belle tête de veau par les narines, la décalotte, déroule la ficelle à ligoter, jette la viande dans un feuillet d’emballage, la pèse et tend le paquet au client.

  On n’est pas certain d’avoir bien vu. Mille gestes décomposés en 152 secondes. Des mains immenses qui s’affairent dans l’optique de la caméra, palpent des matières écarlates et luisantes sous la lumière des projecteurs. Générique de fin, image arrêtée sur le sourire juvénile du boucher : le regard brille, éclatant, le regard est mouillé, on dirait que le boucher va pleurer.

  Pim est le héros d’un clip promotionnel sur les métiers de la viande, un petit film amateur qui sera projeté dans le réfectoire juste avant le pot de bienvenue.
 

  Deux ans plus tôt le jeune Pim fait sa rentrée au centre de formation des apprentis de Ploufragan. C’est septembre, un vent froid s’est levé au-dessus des arbres de la petite cour, les premières feuilles d’automne volent en rase-mottes. Les aspirants bouchers rassemblés sous l’auvent ont tourné leurs visages grêlés vers l’estrade : le directeur trône, sa voix porte, tonne en un roulement de tambour solennel, messieurs, mademoiselle, bienvenue ! — il adresse un sourire à la fois complice et désolé à l’unique jeune fille de cette assemblée. Monsieur le directeur est à trois ans de la retraite et à l’ancienne (comme les tripes à l’ancienne qu’on préférera aux tripes à la mode de Caen qui mijotent cinq heures en cocotte avant de recevoir dans leur dernière heure de cuisson une rasade de pastis), épaules en avant, ventre à la proue, mains croisées dans le dos, souliers à boucles et costume anthracite :

  Messieurs, mademoiselle, première chose, qui va vous sembler un détail mais non. Sachez que le boucher porte le cheveu court. Question d’hygiène, question de présentation. J’en vois un certain nombre qui devront passer chez le coiffeur. Les cheveux courts c’est plus propre, c’est plus simple, c’est plus courtois aussi. Mademoiselle, vous, vous pourrez vous contenter de les attacher.

  Depuis quelque temps déjà les rêves de Pim sont contaminés par des vignettes technicolor d’apprentis bouchers aux cheveux courts. Images qui défilent en diaporama ou en album Panini, images vives et pérennes surgies de son sommeil paradoxal : ils se tiennent là, menton à la pilosité approximative, dans les rêves si transparents du jeune homme. Portraits d’apprentis à la brosse tondue haut sur la nuque, aux mains rougies, aux ongles taillés en angle droit, ourlés de petites peaux rongées, aux chaussettes bien tirées. Ils fument en cachette et l’odeur du tabac froid sur leurs doigts se mêle à celle, acide et métallique, du sang, aucune des deux ne parvenant à masquer l’autre. Dans les rêves de Pim les odeurs sont tenaces, ne s’estompent que quelques minutes après le réveil, une fois ses doigts trempés dans un bol de café.
 

  Pim n’a pas toujours rêvé d’être boucher, ce n’est pas une vocation, ce n’est pas reprendre l’entreprise paternelle (ses parents sont employés de mairie et leurs relations ont la cordialité froide des familles qui n’ont jamais connu la passion du déchirement et de la réconciliation), c’est fuir l’école qui l’indiffère d’abord, puis l’ennuie, et aujourd’hui le calcifie, c’est trouver un boulot, gagner de l’argent, s’y mettre le plus vite possible, avoir un métier et qu’on n’en parle plus. Pim n’a jamais simulé le moindre intérêt pour une vie d’intellectuel, une carrière d’étudiant, au motif qu’une scolarité longue lui assurerait de gagner décemment sa vie, d’obtenir des responsabilités, d’accéder à une certaine forme de mérite social. Les études ne garantissent plus rien, et certainement pas un emploi lucratif et stable.

  De plus Pim est un manuel, c’est-à-dire qu’il est doté de longues mains pâles — de pianiste, pas de boucher, lui dit souvent son père —, aux doigts effilés, osseux et agiles. Pim n’a jamais rien cassé, même enfant ; ses mouvements sont rapides et précis et, malgré leur finesse singulière, ses doigts pleins d’ardeur. Il défait les nœuds les plus serrés, démêle les fils les plus fins, recolle sans trembler de minuscules éclats de porcelaine sur un vase ébréché, décapsule les bières à la main, fait danser les pièces de monnaie et les élastiques entre ses doigts, force les serrures grippées des cadenas.

  Le reste de son corps est à l’avenant : étiré, noueux, mais vif.

  À l’âge où on aime la bière, le skate ou le rock, Pim aime ses mains, il en tire une certaine gloire, il les trouve efficaces et élégantes. Pour caresser les filles aussi.

  Pim regarde ses mains et il pleure.

  Pim souvent pleure, sans raison et même sans envie, les larmes déboulent sans crier gare, inadaptées à la situation, inattendues et injustifiées. Ses parents ont cessé de s’en inquiéter ou même de s’en émouvoir, c’est depuis tout petit, et à l’école on s’est beaucoup moqué. Au début on a cru que c’était la maladie des larmes, un syndrome de sécheresse oculaire, comme des grains de sable dans l’œil, des coups d’aiguille ou des brûlures, mais non, les larmes viennent toujours quand on ne les attend pas, au mauvais moment, comme on pourrait saigner du nez sans motif apparent. Pim pleure à la vue de ses mains ou d’un chien qui traverse la rue, d’un poulet dans le four, de cheveux crépus, et qui peut dire si c’est l’émotion. Il pleure également quand il est bouleversé, malheureux ou fâché et ce sont les mêmes larmes, le même sel, elles défigurent le même visage anguleux et allongé, creusé sous ses yeux de chat couleur bronze.

  Pim observe ses mains posées à plat sur le bureau, son cœur ne se serre pas, sa gorge ne se noue pas, ses jambes le portent toujours et pourtant il pleure. Absence de sentiment, aucune trace de tremblement, mais de l’eau qui coule d’un robinet mal fermé, une fuite sur le réseau, une fontaine mécanique.

  Il ne le sait pas encore mais ces mains lui assureront un avenir radieux.

  Pim n’entend rien aux mécanismes économiques, aux lois du marché et aux mouvements financiers mais il n’écoute pas ceux qui professent la mort de l’artisanat, jugeant ces métiers obsolètes, voués à la disparition, résidus indignes d’un stade révolu de l’économie. Il laisse volontiers à d’autres les professions fantomatiques de la modernité — marketing ou communication —, et choisira un boulot salissant et concret.

  Pim s’est tenu tranquille jusqu’à la fin de la troisième, élève médiocre mais poli, discret et sans histoires. À la fin du deuxième trimestre la conseillère d’orientation lui remet une plaquette sur l’apprentissage — Pim tu sais c’est pas une voie de garage, c’est la garantie d’avoir un bon métier —, mais Pim n’a pas d’états d’âme et la plaquette promet une formation en alternance, un CAP en deux ans après la troisième, plus de 4000 postes à pourvoir chaque année dans toutes les boucheries de France, un salaire d’apprenti qui varie entre 25 et 78 % du Smic et un secteur qui ne connaît pas la crise.

  Et pourquoi pas la boulangerie, la maçonnerie ou la menuiserie? Parce que la boucherie est lucrative, que le boucher ne travaille pas dehors sous le vent et la pluie, et que la viande le motive davantage que le bois c’est comme ça.

© Joy Sorman et Lara Vergnaud

Avec la collaboration de The French Publishers' Agency.


Joy Sorman
[Photo: C. Hélie. Droits réservés.]


Traductrice littéraire Lara Vergnaud

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