Cinquième lettre d’Israël : Soirée avec David Grossman, par Chantal Ringuet (suite)

Période de questions

FK: Lorsque vous travaillez sur une œuvre pour enfants, écrivez-vous d’une manière différente que lorsque vous écrivez pour les adultes ?

DG: J’écris avec beaucoup plus de compassion pour les enfants. Lorsqu’un parent lit une histoire à son enfant, parfois, un moment de grâce survient ; l’enfant peut alors imaginer le parent lorsqu’il était petit. À ce moment particulier de la journée, une bulle se forme autour d’eux ; elle est créée par l’histoire racontée.

J’essaie aussi d’écrire en fonction de ce que l’enfant éprouve. Par exemple, la nuit représente un moment effrayant pour un enfant qui se réveille en l’absence de ses parents. À cinq ans, l’enfant n’a pas encore conscience de ce qu’est la réalité ; il ne saisit pas encore la différence entre la réalité tangible et ses craintes. Tout à coup, il se rend compte que la vie peut se dérouler sans lui, et cela est très effrayant.

Lorsque mon fils Jonathan* avait trois ans, le 21 décembre, je lui ai annoncé : « Ce sera la nuit la plus longue de l’année ». À cinq heures du matin, il a sauté dans notre lit et il s’est écrié : « Papa ! Voilà. C’est fini ! ». Les enfants éprouvent souvent une frayeur nocturne, et on ne sait pas si elle va se terminer.

Je tente de me placer dans la tête d’un enfant qui ne sait pas si demain va arriver. On a tendance à idéaliser l’enfant constamment. Je pense que cela représente un énorme effort, pour un enfant, de déchiffrer les codes, les langues, la société, les évènements de la journée, etc. C’est un peu comme être un étranger qui essaie de déchiffrer le monde, et c’est précisément ce que j’essaie de faire en tant qu’écrivain.

FK: Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui veut devenir écrivain ?

DG: Pour devenir écrivain, il faut être très curieux et il faut beaucoup lire. C’est ce que je disais récemment à des enfants menutakim (détachés de tout cadre) dans une école de Jérusalem. C’était une rencontre très touchante.

Chacun de nous n’est pas écrivain, mais chacun est une histoire à lui seul. C’est ce que m’a enseigné l’écriture. Lorsqu’on a quelqu’un devant soi, on a une histoire.

J’aimerais maintenant aborder une autre question : Pourquoi vit-on ici, en Israël ? C’est une question qu’on m’a posée à plusieurs reprises en France, lors de la parution du roman. Ma réponse est la suivante : Israël est le seul endroit vraiment pertinent pour moi, le seul endroit auquel j’appartiens complètement. Je peux ne pas aimer certaines choses ; je peux être critique vis-à-vis de l’armée, du gouvernement, de la « situation ». Pour moi, il est significatif de vivre dans ce pays, même si ailleurs, ce serait plus facile, plus agréable. Pour un homme juif, c’est le seul endroit au monde où la vie comporte une véritable signification. Il en est ainsi, également, parce qu’on parle l’hébreu. Toutes les strates de notre histoire sont transférées dans la langue, au sens le plus fort.

* Il s’agit du fils de l’auteur qui est décédé en 2006, à la fin du conflit entre Israël et le Hezbollah. Rappelons que cet événement se situe à l’origine de l’écriture du roman Une femme fuyant l’annonce.

©2012, Chantal Ringuet
Photo: P. Anctil


Docteure en études littéraires et traductrice, Chantal Ringuet détient un postdoctorat en études juives canadiennes de l’Université d’Ottawa (2007-2008). Elle a publié un essai intitulé À la découverte du Montréal yiddish (Fides, 2011) et un recueil de poèmes, Le sang des ruines (Écrits des hautes terres, 2010), qui a remporté le prix littéraire Jacques-Poirier 2009. À l’occasion d’un séjour de quelques mois à Jérusalem, elle écrit pour Salon littéraire .II. quelques «Lettres d’Israël» abordant l’actualité littéraire et culturelle de ce pays.

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