Boutures subversives, par Wei Wei

 

Nanning, sud de la Chine, 1967, l’été

Une fillette de onze ans remonte la rue du Phénix d’un pas nonchalant. Elle porte sur sa hanche droite un panier rempli à ras bord de lentilles d’eau. Le soleil, tamisé par les fleurs épanouies des flamboyants, danse sur ses cheveux noirs trempés de sueur. L’eau coule encore du fond de son panier et tombe goutte à goutte dans la poussière, faisant traîner un long chapelet de grains mouillés derrière ses pieds nus.

À une trentaine de mètres, sur l’autre trottoir, un groupe d’adolescents au brassard rouge s’agglutine autour d’un homme cassé en deux, le bousculant, l’insultant. La fillette traverse la rue et regarde, à la fois horrifiée et fascinée.

Trois garçons surgissent portant un gros sac de chanvre. Ils se fraient un passage à travers la foule jusqu’à l’homme courbé, et vident le sac à ses pieds : magazines, peintures, calligraphies, photos, lettres, disques, livres et manuscrits…

L’homme courbé relève vivement la tête :

- Vous ne pouvez pas faire ça!

Un garçon le gifle à toute volée :

- Tais-toi, sale gueule!

Puis il extirpe un briquet de la poche de son pantalon et s’accroupit pour mettre feu au tas de papiers.

L’homme pousse un hurlement d’animal poignardé :

- Nonnnn!

Stupéfaction de la fillette : 

- Pou… pourquoi les brûler?

- Ce sont des herbes vénéneuses, répond un autre garçon d’une voix tranchante comme un rasoir, du poison pour le cerveau.

La fillette ne comprend pas, saisie malgré elle de crainte. Elle retraverse la rue avec son panier de lentilles d’eau sur la hanche et s’éloigne à la hâte, rasant le mur barbouillé de slogans.

Près de l’hôpital du Peuple, la fillette tourne à gauche et s’engage dans une ruelle ombragée elle aussi de flamboyants. Une large feuille de papier frissonne au vent, collée sur le poteau de bois d’un réverbère. La fillette pose son panier par terre et se dresse sur la pointe des pieds pour la lire : « Herbe vénéneuse – Coulisse de la Cour impériale des Qing - reproduite ici pour qu’on la critique ». La fillette hésite une seconde, et, après avoir lancé à gauche et à droite des regards vigilants, décolle la feuille qu’elle plie en huit et glisse dans sa poche. La tentation de savoir ce qu’est une herbe vénéneuse est trop forte. Elle ne peut résister.

La fillette reprend son panier, marche un moment et après le bureau de poste, pénètre dans une grande cour où deux immeubles s’élèvent face à face. Elle avance vers une cohorte de poules, coqs et canards qui se promènent entre plusieurs jasmins de nuit dont les grappes de fleurs vert pâle n’attendent que la première lueur du crépuscule pour remplir l’air et les narines de leur parfum voluptueux. Excités par l’odeur de lentilles d’eau fraîchement pêchées, les oiseaux courent à sa rencontre en battant des ailes. Elle pose le panier par terre, recule de quelques pas et reste à l’ombre d’un carambolier chargé de petits fruits étoilés. 

Quand les gourmands gavés jusqu’à la gorge sont partis faire leur sieste ou lisser leurs plumes sous les arbustes, la fillette revient ramasser le panier vide et va le laver au robinet. C’est alors qu’elle se souvient de cette herbe toxique au fond de sa poche. Elle ferme le robinet et secoue le panier. Leur appartement n’a que deux petites pièces où s’entassent neuf personnes de trois générations et où règne un charivari quasi permanent. Pas question d’y brouter la mauvaise herbe. Que diraient les autres s’ils la surprenaient?

Après un instant de réflexion, la fillette retraverse la cour en se dirigeant vers les toilettes publiques et contourne la haie d’hibiscus constellée de fleurs carmin qui dissimule la bâtisse blanchie à la chaux. Là, près du mur d'enceinte, trône un longanier centenaire de vingt mètres de haut, encore très chevelu mais trop vieux pour porter des fruits. La fillette laisse le panier sur ses racines saillantes, grimpe sur son bras le plus épais et s’installe confortablement, avant de retirer de sa poche la grande feuille de papier qu’elle déplie avec impatience... Elle s’aperçoit très vite que le poison imprimé est en fait le scénario d’un film. Un film qu’elle n’a jamais vu et dont elle n’a jamais entendu parler. Un film sur une tranche de l’histoire de son pays qui lui était jusque-là inconnue. Les personnages du film parlent d’ailleurs une langue qui ne lui est pas familière, une langue d’un autre temps. Quelle découverte! À cela s’ajoute l’excitation de croquer le fruit défendu. C’est doublement délicieux!

Pan! Pan! Pan! La fillette sursaute. Elle se dresse sur la branche et allonge le cou pour regarder à travers les feuillages. Le vacarme semble venir de l’autre bout du quartier. Cris, tirs de fusil, hurlements. Un conflit entre diverses fractions de gardes rouges ? La fillette se rassoit et replonge dans sa délectation clandestine…

Mince! le texte est coupé à l’endroit où elle s’y attend le moins. Une note en bas de page: À suivre dans le prochain numéro.

La fillette remet la feuille dans sa poche, descend de l’arbre, rattrape le panier et rentre précipitamment. Elle pénètre dans la cuisine, accroche le panier à un clou au mur et se met à fouiller.

- Mais qu’est-ce que tu cherches ? demande la grand-mère qui donne à manger à sa petite sœur.

- Les vieux journaux que tu as ramassés dans les rues.

- Ils sont dans un carton sous le grand lit. Pourquoi?

- Rien.

La fillette passe dans la chambre d’à côté, rampe à quatre pattes sous le lit. Il y a en effet un carton plein de journaux. Elle tire le carton au milieu de la pièce et commence à trier. Quand chacune des pages contenant un brin d’herbe vénéneuse – et elle en a trouvé d’autres spécimens! – a été rangée dans son cartable, la fillette repousse du pied le carton sous le lit et se précipite vers la porte.

- Aïe ! s’écrie une voisine qui vient rendre le tamis à sa grand-mère.

- Pardon, balbutie la fillette en s’écartant.

- Il n’y a plus d’école, dit la voisine.

- Je sais, répond la fillette.

La voisine fait peser son regard interrogateur sur le cartable :

- Tu vas où, alors?

La fillette sourit vaguement:

- Nulle part.

- Où ça, nulle part ? insiste la voisine.

- Partout, lance la fillette qui franchit le seuil et dégringole l’escalier quatre à quatre.

La voisine secoue la tête: mais qu’est-ce qu’elle a, cette gamine?
 

Beijing, nord de la Chine, 1992, l’automne

Vieux Chen revient d’un voyage. Il croise le facteur à la sortie de l’ascenseur.

- J’ai un colis pour vous, dit le facteur. Voilà.

- Merci!

Vieux Chen prend le paquet enveloppé dans du papier brun, ouvre la porte, entre dans le salon et pose sa valise. Il se débarrasse de son blouson qu’il accroche au porte-manteau et va s’installer devant la table.

Il défait le paquet : un livre, accompagné d’une lettre écrite à la main.

Une écriture fine, serrée, féminine:

Il y a de cela vingt-cinq ans, j’ai vu qu’on brûlait vos livres dans la rue. Je suis retournée le lendemain à l’emplacement du brasier, mais je n’ai trouvé qu’un tas de cendres sur le trottoir et la dernière page d’un manuscrit…

Les yeux de Vieux Chen s’embuent. Une marée de souvenirs l’envahit, le submerge… Il pose la lettre, va dans la cuisine boire un verre d’eau. Oui, c’est bien ça, à Nanning, vingt-cinq ans déjà. Il entend à nouveau cette haine hurlée à ses oreilles et revoit les flammes dévorer ses livres et ses manuscrits, feuille par feuille. Vieux Chen pousse un long soupir, revient s’asseoir devant la table, reprend sa lecture:

À partir de cette fin d’une histoire que je ne connaissais pas, je me suis amusée à imaginer ce qui aurait pu se passer, multipliant les personnages, rêvant les aventures, plantant les décors, enchaînant les épisodes, tramant les suspenses, m’inventant un univers. Le résultat? C’est ce roman que je vous envoie aujourd’hui…

Vieux Chen pose la lettre pour prendre le livre: « Une histoire commencée par la fin ».

Il l’ouvre. À la première page, un avertissement de l’auteur:

Tu es prié de ne pas céder à la tentation de lire les ouvrages qualifiés d’herbes vénéneuses, car, dès la première louchée, ça y est, tu attraperas le virus. Empoisonné ou vacciné à vie, tu te méfieras de tout étiquetage, esthétique, moral ou idéologique, et tu développeras un goût dangereux pour les titres auréolés d’interdiction, que tu feras tout pour dénicher d’inaccessibles rayons. Rien ne te fera plus peur désormais, ni le vertige, ni les battements de cœur, ni les solitudes peuplées du monde imaginaire. À jamais perdu, tu t’abandonneras aux plaisirs corrupteurs des voyages verticaux, aux joies perverses de découvrir les horizons lointains, et au bonheur douloureux de sonder l’insondable. Pire encore, tu te lanceras peut-être un jour dans la culture de fleurs subversives, de ta propre couleur, - une aventure périlleuse sans fin ni certitude...

Vieux Chen éclate de rire, et tourne la page.


Ce texte parut en 2003 dans « Histoires de lecture », publié par le Ministère de la Culture et de la Communication, Centre national du livre (France). Je l’ai retouché depuis.

© Wei Wei, 2012

Wei Wei est née au Guangxi en 1957. Adolescente à la fin de la Révolution culturelle, elle est envoyée à la campagne pour être « ré-éduquée ». Après des études de français, elle enseigne à l’Université de Wuhan, puis part à Paris. Elle vit actuellement en Angleterre et retourne régulièrement à son pays natal. A travers ses romans et ses récits de voyage dans lesquels se croise une multitude de personnages, elle nous fait découvrir la Chine où traditions et bouleversements vont ensemble, avec un regard plein de lucidité, de compassion et d’humour. Elle est l’auteur de La Couleur du bonheur, du Yangtsé sacrifié, de Fleurs de Chine et d’Une fille Zhuang.

 

 

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