Barthes, par Zoran Minderovic

Roland Barthes, dont on fête le centenaire pendant toute l’année, est--comme Montaigne ?-- un monde, une planète, une galaxie, un univers infini, un labyrinthe cosmique où l’itinérant, ou l’itinérante, ne cherche pas le fil d’Ariane, car le désir d’une issue est inimaginable. Il s’agit d’un macrocosme que nul texte, nul discours, nul commentaire, nul institut, nulle interprétation, y compris la mienne, ne peut définir, circonscrire. On admire l’ironie profondément barthésienne du livre Roland Barthes par Roland Barthes (Seuil, 1975), où le lecteur, s’attendant à ce que l’auteur parle de lui-même, découvre toute une polyphonie de voix, mais jamais une voix dominante ou un thème bien défini, car le texte que nous lisons abolit le jeu (ou l’illusion) attendu du sujet-objet. Comment lire un texte qui parle de lui-même ?

Barthes, à l’instar de Dieu, possède trop de noms, trop de descripteurs: sémiologue (Système de la mode, 1967), sociologue (Mythologies, 1957), critique littéraire (Le Degré zéro de l’écriture, 1953), polémiste  (Sur Racine, 1963), hédoniste (Le Plaisir du texte, 1973), historien de la littérature classique (Michelet, 1954—le livre préféré de Barthes) ; et pourtant, lorsque je songe à Barthes, le seul mot qui me vient à l’esprit est: erastes, que le Dictionnaire grec-français d’Anatole Bailly (Hachette, 1950) traduit comme « [celui] qui aime passionnément ». Le plus grand amour de Barthes n’est ni la photographie (La Chambre claire, 1980), ni la musique (« Aimer Schumann », dans L’obvie et l’obtus, 1982) : l’objet absolu de son amour (Fragments d’un discours amoureux, 1977),  c’est la langue. Il ne s’agit pas de la langue comme phénomène anthropologique, ou du langage en tant que protéiforme système signifiant ou abstraction structuraliste, mais de la langue française, dont il n’a jamais cessé de sonder les profondeurs puissancielles. Cette prédilection, bien entendu, n’affaisse pas la splendeur des textes que Barthes consacre à ses amours mineurs. Pour Barthes, la langue française est cette forme aristotélicienne qui, abolissant les fausses dichotomies telles que forme/contenu, auteur/texte (tisserand/tissu—en latin : textus), synchronie/diachronie, etc., constitue la première substantialité et identité de tout sujet parlant ou potentiellement parlant.  L’amour que porte Barthes pour la langue française est l’extase permanente d’une douce (et divine) folie, un vertige, une manie qu’il partage avec ses lecteurs (Le Plaisir du texte). Bien entendu, il y a du plaisir dans l’amour, et l’on ne trouve meilleure invitation au plaisir que Le Plaisir du texte. Plaisir physique, naturellement, mais pas uniquement physique, une opinion que l’on trouve chez les barthésiens, qui, n’ayant jamais lu Aristote, propagent une mythologie où Barthes incarne le triomphe de la philosophie matérialiste. Car, chez Aristote, et Barthes serait d’accord, le plaisir, achevant « l’activité de l’âme », rejoint « avec le souverain bien la souveraine félicité » (Félix Ravaisson, Essai sur la métaphysique d’Aristote, Paris, 1837). De plus, dans ce livre, l’esprit de Barthes, qui unit les deux esprits contradictoires de Pascal (l’esprit géométrique et l’esprit de finesse), s’envole, voltigeant dans une liberté absolue. Ludique, sa pensée est, dans ses apogées, jeu.  


Chantal Thomas

Cet éloge de Barthes serait incomplet sans l’expression de ma gratitude à Chantal Thomas, exquise romancière (Les Adieux à la Reine, Seuil, 2002 [adapté au cinéma en 2012], Prix Femina 2002, Prix de l’Académie de Versailles; Le Testament d’Olympe, Seuil, 2010), éminente historienne  (Un air de liberté. Variations sur l’esprit du XVIIIe siècle, Payot, 2014) et animatrice, en 2014, d’un superbe atelier d’écriture, à Montréal, dans le cadre des ateliers d’Annie Heminway au Festival littéraire international Metropolis bleu, auxquels j’ai assisté. Également scénariste d’un film sur Barthes, réalisé par son frère, Thierry Thomas (Roland Barthes. Le théâtre du langage, Films d’ici 2, ARTE France, 2015), Chantal Thomas, qui a suivi les cours de Barthes de 1972 à 1976, vient de publier Pour Roland Barthes (Seuil, 2015), où elle replace l’œuvre de son ancien maître dans le contexte de sa vie quotidienne, évoquant, subtilement, l’univers intérieur d’un grand esprit innovateur, en particulier, sa nostalgie mélancolique--qui surprendra peut-être les adeptes d’une lecture futuriste de Barthes (adaptant les théories barthésiennes à des exigences frénétiques d’un monde qui sacralise l’avenir)—pour une terra firma, un lieu de tranquillité, un enclos familier qui nous sauve du fleuve héraclitéen dont la force inexplicable et inexorable nous porte vers des rivages inconnus et inconnaissables. Pour Chantal Thomas, ce lieu surnaturel fut le cours de Barthes : « . . . quant au désir de retarder l’époque de la confrontation avec l’univers de la production, le concret de la fabrication d’objets (qu’il s’agisse de livres ou de trottinettes), et sérieux d’un statut social --, le séminaire de Roland Barthes offrait une solution idéale » (Pour Roland Barthes, p. 40). Le calme intemporel que nous retrouvons dans l’acte d’écrire. Merci, Chantal Thomas. Bon anniversaire, Roland Barthes.

© 2015, Zoran Minderovic

 


Rédacteur associé du Salon .ll. 
Zoran Minderovic

Chercheur, traducteur, relecteur (membre de l’Association canadienne des réviseurs) et écrivain, Zoran Minderovic a traduit des livres de Claude Lévi-Strauss, Julia Kristeva et Félix Ravaisson en serbe. Il est rédacteur associé du Salon .ll.

 

 

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